Save the date : Soirée Transfuge

Lieux, Rencontres

invitation Transfuge

Chose promise… je reviens sur ma première soirée littéraire, celle-là même ayant débouché sur la seconde déjà contée ici. Jusque là on tourne en rond mais revenir sur ses pas offre parfois du recul et donc… une certaine liberté de ton.

« Save the date » : fin juillet je reçois l’invit’ sur mon smartphone. Anesthésié par le soleil, la chaleur et la seule et véritable vacances de moi comme de Paris : je lis.  Mon exil du moment est le premier roman de la rédactrice en chef du Magazine Transfuge : Oriane Jeancourt Galignani : Mourir est un art, comme tout le reste. Communion par le verbe d’Oriane avec une poétesse suicidée -Sylvia Plath- dont Oriane s’accapare l’état d’esprit, tend parfois elle aussi à la prose mais la plupart du temps laisse la défunte s’emparer du texte et ce sont des fragments de vers en italique qui inondent en petites vagues plaintives le texte, enfin bref : « save the date »

Lecteur depuis 2010, abonné depuis deux ans, les invitations Transfuge (théâtre, cinéma, rencontres…)  j’en ai reçues. Donné suite à deux ou trois, des pièces sympathiques mais surtout des opportunités de sortir en couple. Ces mails, je les supprime une fois le contenu lu. Pas cette fois-ici.

Silence absolu, ciel bleu et vaguelettes dans la piscine…

transat

Et puis :

le sifflement de mon téléphone réveille mon idylle du moment : un email.

Le même son notifiant un message Whatsapp, un SMS et toutes ces invectives qui trucident le quotidien en harpies. Ce coup de sifflet porte en lui la promesse d’une intimité qu’on ne peut réduire, qu’on ne peut exclure. Imposée comme le baiser baveux et piquant aux bords d’une vieille tante. J’abandonne mon livre, il se trame dans l’air andalou une fraîcheur, un souffle comme ceux qui traversent la gorge à chaque fois qu’on ouvre une lettre tant attendue ou redoutée, ce truc qui naît au fond du cœur, froid, douloureux et prometteur : le réel s’invite dans mon exil.

Un mail dont l’expéditeur apparaît en lettres capitales, ça vous bouffe l’écran comme un SPAM. Et puis y’a la reconnaissance des caractères, un nom connu : Transfuge. J’ouvre.

Fond blanc pour lettres rouges sang. SAVE THE DATE.

« Donne ton sang», semble dire l’affiche :

save the date

Et puis ce rendez-vous, Septembre, j’en tremble dans mon transat je n’ose même pas le dire à haute voix à cinquante centimètres de la piscine.

Septembre à Paris, c’est la fin des illusions, le retour au gris crème, le froid et la pollution. Pour l’heure la villa lézarde toute entière : pierres, vignes, enfants épouse et obligations. Mon téléphone me surveille depuis ma main, rien que l’effort de le tenir me coûte. Impression d’avoir là l’arme du crime, ce couteau de cuisine insignifiant tant qu’il n’est pas parcouru d’une vision. La vision est la suivante : la rentrée littéraire. M’inspire jamais ces rentrées, les bandeaux rouges sur les romans m’agressent. Littérature et rentrée ne font pas bon ménage car rien n’est plus détaché de l’urgence que la littérature. Tout bon roman a sa part d‘éternité. C’est pas moi qui le dit, c’est le battement de son auteur quand, après 30 000 mots ou juste après avoir allumé son ordinateur, il a une révélation. C’est bon ça, cette éjaculation qui vient du cœur, rend fébriles les doigts et pétille entre les cuisses.

Je ne peux concevoir un livre autrement écrit qu’avec cette extase au détour d’une ligne, arrivée sans prévenir, séchée à l’écran comme une giclée qui trouve là, entre les lignes, son équilibre.

Je jouis pas des masses, là, avec Oriane sur les genoux, mon téléphone dans une main et son écran assassin. Mais mon livre aussi est blanc, ses caractères sont noirs et rouges, l’invitation Transfuge en est un reflet miniature :

Mourir est un art

Coup de soleil ou épiphanie : les deux médias sont complices. Je suis entre eux et la ruelle étroite et sombre où ils m’invitent m’attire. C’est décidé : le 2 septembre :

calendrier rentrée littéraire

J’y serai !

On peut s’interroger sur mon besoin permanent de convoiter chair dans les lignes, mais la littérature n’est-elle pas ce passage du corps de l’auteur au texte et du texte au corps du lecteur ?

C’est la vie que je traque dans les lignes d’un roman comme dans celles d’un magazine. Parce que la vérité comme les sentiments ne s’exposent pas toujours aussi facilement, aussi spontanément dans le présent immédiat, j’aime la littérature. Elle donne à mes désirs et ma soif cognitive le temps, le recul suffisant pour les saisir. Et ça fait 20 ans que ça dure. Deux ans avec Transfuge.

Jamais regardé qui signait les articles, les interviews. Et puis un peu avant juillet, l’un d’eux m’a vraiment plu. J’aurai pu y être, par-dessus l’épaule du journaliste quand il l’a tapé, à secouer la tête d’arrière en avant : putain son article était vraiment bien. Amen à tout.

Ça n’a pas toujours été comme ça avec Transfuge, au début je trouvais mes lectures laborieuses. Trop de mots nouveaux, beaucoup de références et un passage d’un domaine à l’autre (car il n’y a pas que de la littérature dans mon canard littéraire) et puis j’ai tenté quelques achats de livres, abandonné certains en pleine lecture (une histoire d’aspirateurs et de grand-mère) et puis j’ai découvert des bons auteurs, du moins de ceux qui font naître quelque chose en nous quand on les lit.

« Tous les cris de la terre ont leur écho dans mon ventre » Orcel Makenzy.

Ouais, on peut dire ce qu’on veut d’un livre, dès lors qu’il remue un seul de ses lecteurs il a légitimité à vivre.

J’en reviens à Transfuge : l’article en question était d’Oriane Jeancourt Naninani. Du coup j’ai acheté ses livres avant de partir et vla  t-il pas que cette même passeuse de vie se personnifie en chair et en os dans mon téléphone !

Mercredi vous dites ? Je renvoie un email de confirmation : Oriane, j’arrive.

Mercredi 2 septembre à la Librairie Delamain, plus d’un mois après cet épisode à la villa espagnole, justement j’y suis et je ne sais plus trop à quoi m’attendre.

Est-ce une rencontre de gens, d’un lieu ? Je ne sais pas, car mes deux seules approches à ce jour In Real Life  du magazine se dispersent chez plusieurs personnes et se rejoignent en un lieu : la librairie Delamain :

librairie Delamain

Repérée complètement par hasard le week-end précédent, j’avais aussitôt traqué une ligne de RER, un parking, un port où atterrir. M’étais même arrangé bien avant pour faire garder deux des trois battements de mon cœur et à quelques jours de la rencontre guetté le ciel voir si je pouvais débâcher la Jag’ histoire de débuter cette soirée par une virée solitaire, soleil, autoroute dégagée et bon son en apéritif.

Et puis le doute. Dans l’après midi j’appelle le magazine qui donne une autre date, celle-ci avec avec Libérati (j’en ai causé, faut suivre).

Une gentille dame me répond, j’en profité pour m’informer de mon abonnement (Vincent : je t’envoie mon chèque dès que possible). Un nom de donné –Zetlaoui, mon interlocutrice– un horaire conseillé, 20 heures,  et voilà qu’avec trois minutes d’avance sur l’heure recommandée et trente de retard sur la bonne, je suis devant la librairie Delamain et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est bourré à craquer.

Moi qui avais tout préparé… je suis dég’.

Ça cause, ça fume le menton haut perché. Chui pas bien grand, encore moins couillon, donc c’est avec toute ma détermination à ne pas gâcher ce moment que je déclare au petit groupe de jeunes femmes plantées devant moi à l’entrée que :

« Y’a une place là devant, si personne la prend, je vais y aller »

Elles ne me répondent pas, la clope pend entre leurs doigts manucurés. Elles ne sont pas seulement jolies et snobinardes : elles sont civilisées, car elles me laissent passer. J’ai bien droit à deux ou trois regards réprobateurs –cils lissés– mais je passe, joue des coudes derrière et me voilà enfin à portée de voix de la maîtresse de cérémonie, la jeune auteure précitée.

« Prix de… blablabla blabla.

« Prix de… blablabla.

« Prix…blabla

« Blablaba… blabla !

Oriane achève au micro les derniers lauréats de son comité de lecture, j’en ai entendu quelques uns, tous oubliés et je suis un peu refroidi par le contexte –on se marche les uns sur les autres­­­– j’hésite à rester.

On doit bien être cent entre rayons et étagères de livres et je ne connais personne, m’interroge férocement sur les droits du lecteur sur l’auteur, avec un « e » en l’occurrence.

En vain, c’est pas dans ce brouhaha que je vais sonder une âme. J’aperçois un coin moins fréquenté dans la bibliothèque (au fond à gauche en entrant, près du pilier).

Il y a là quelques cheveux blancs, un visage qui m’est familier, du champagne à volonté. Pourtant je vous l’assure, aucun de ces trois éléments en présence n’a eu autant d’attrait que l’espace libre entre eux. Je m’y faufile.

Je reconnais le visage aperçu : c’est celui du fondateur et directeur de la revue, Vincent Jaury. J’ai vu sa trogne sur la toile, lu une interview de 2013, l’une de ses formules m’avait interpellé :

« Alors oui, on se suicide depuis 10 ans, mais dans la bonne humeur ». (lecteurs.com)

Il me tourne le dos, je l’interromps. C’est un truc que j’ai appris ce soir-là : le seul moyen de briser ces myriades d’apartés que constitue la foule d’une soirée guindée est de s’inviter dans les conversations. Ou en prendre le contrôle. Ce soir là, j’ai pas arrêté.

Je félicite mon bonhomme, il semble mal à l’aise à accueillir mes lauriers. Ils sont pourtant lancés avec la plus grande sincérité, pensez : sans lui, jamais je n’aurai reçu ce mail sur mon transat au mois de juillet ! Pas de crime, pas de virée, pas de rentrée.

Pas de solitude aussi. Heureusement  tempérée par les curieux. Un homme au regard équivoque nous dévore des yeux, je connais que trop ces yeux ronds et fixes et zappe, relâche un Vincent indisposé ; c’est un comble si mes compliments sonnent opportunistes, quand on me connait. C’est déconfit que je surprends chez mes interlocuteurs un soupçon de méfiance, j’avance dans la vie entier.

Pas le temps de m’y pencher cependant car j’entends mes nom et prénom lancés derrière moi. me retourne : une dame, plus très jeune voir même carrément âgée mais d’une énergie incroyable, m’apostrophe en répétant mon blase. Je lui tends la main :

« Lui-même… madame Zetlaoui ?

Elle-même. En chair, en os et en volubilité. Je lui ferais la bise si elle me laissait faire tant je suis content de me connecter enfin à un profil ami. Madame Zetlaoui –Danielle de son prénom– est charmante, toute petite, directrice artistique de Transfuge, elle me présente son mari, Jean.

Mon deuxième prénom. Celui d’un grand-père dont la figure et je l’espère, le talent, s’ajouteront bientôt à cette plateforme à la virtualité impossible, cette communauté de personnes, de lieux et de styles qui font d’Insequis un autre de mes exils et de mes digressions au phrasé allongé… votre plaisir ?

Toujours pas le temps de cogiter : Jean cause beaucoup, son discours envahit l’espace et je ne l’écoute plus que de loin, son visage en mouvement, ses expressions remuantes m’hypnotisent. Danielle l’interrompt, on fait un peu plus connaissance, on y va tous de notre bon mot, la discussion s’anime de plus en plus et ça devient même carrément marrant à échanger avec ce couple plein de ressources ; y’a pas que le Champagne qui pétille. Madame est conquise, Monsieur a plein de choses intéressantes à dire et moi je suis ravi.

Danielle Zetlaoui essaie bien de rétablir le temps présent entre moi et Jean mais ça y est, nous sommes loin, dans les années soixante dix : école d’archi, main mise de la finance et bidonvilles.

– Vous êtes de la partie ? demandé-je à Jean, histoire de revenir à Transfuge.

– Je suis architecte.

A la retraite. Et maladroit : l’une des coupes posées derrière lui vacille, inonde un beau livre sur une pile de beaux livres, un employé de la librairie jaillit et rouspète, Jean parle maintenant tout bas, se dédouane : lui avait posé sa coupe ici. D’ailleurs il la montre, de l’autre côté de la pile mouillée, et j’appuie sa défense en suggérant à l’employé de faire une ristourne et ainsi enfin le vendre, son livre, plastifié, ignoré, voué à l’indifférence si le coude malhabile de mon interlocuteur ne l’avait pas rendu à la vie. L’employé râle quand même, mais moins fort, souffle quelques mots dans la barbe qu’il n’a pas et Jean et moi reprenons notre monodialogue sur la nécessaire prise en compte de l’aspect social dans les conceptions d’architectes puisque ces derniers sont entièrement asservis par la finance.

Je commence à voir chez Jean Zetlaoui une idéologie grondante et cela nous rapproche : cette traque de l’Homme dans tous les projets. Fussent-ils normés, calculés et maintes fois révisés, toujours financés.

Réflexion éphémère car le flot de paroles –les souvenirs  de Jean– balaye tout :

– On nous a délogés de l’école ! Des C.R.S qu’il y avait ! Dans une école : vous vous rendez compte ?

Non mais vas-y, tutoie moi Jean, j’ai l’impression d’être avec tonton : confidences sonores, emportements et bienveillance : tout y est. Me vient alors l’idée de lui tirer le portrait, à cet ascendant improvisé : il a tellement de choses à raconter ! Pourtant j’ai du mal à suivre, reviens à quelques classiques de l’architecture –j’en connais peu– et l’homme intarissable se mue en tribun,  ses cheveux en bataille sur son visage de pied noir rougi par le verbe l’apparentent peu à peu à ces génies incompris à la voix matinée d’Orient, d’épices et de sueur qui finissent par nous attendrir.

Jean est génial. Tonton est génial. Pas pour ce qu’il me raconte, mais pour tout ce que son énergie induit. Des convictions, du désir et un impossible océan d’idées à partager.

Est-ce un hasard si nous discutons une bonne heure, peut-être plus, je ne sais pas, nous avons tant parlé, tellement ancré nos regards l’un dans l’autre pour se comprendre, s’indigner des mêmes faits.

Bien plus tard Danielle nous interrompt, Jean a une mission, elle le lui rappelle et je m’excuse d’avoir ainsi monopolisé le photographe officiel de la soirée Trans… quoi déjà ?

– Prends ! prends en photo lui dit sa femme.

– J’ai pris déjà, j’ai pris…

Les traits de Jean appartiennent à l’Afrique du Nord. La voix de Danielle aussi :

– Prends-en encore. Tiens : lui !

Jean Zetlaoui lève son bras, ses doigts au bout tiennent un compact de bonne facture mais le support tremble, photo est prise et je ne doute pas un seul instant que le résultat sera ivre.

– Voilà, dit-il, revenons à nous : Gaudi. Mais c’est un rêveuuuuur ce Gaudi ! Moi je te parle Architecture, d’ingénierie !

– Mais les plans de la Sagrada Familia font l’objet de calculs complexes sur ordinateurs aujourd’hui : Gaudi c’était aussi un architecte de génie !

Danielle pose une main sur mon bras, me glisse très vite :

– David, vous êtes charmant, je suis sûr qu’on a plein de choses à se dire. Venez à la maison, on

en discutera tranquillement…

Je saisis l’instant :

– Justement : j’allais vous proposer d’écrire votre mari. Ça vous dirait, Jean, de me raconter

tout ça dans un endroit plus tranquille, un enregistreur, deux fauteuils

Il est dubitatif, grimace mais Danielle elle, est OK.

– Voilà ! faites comme ça, donne-lui notre téléphone et il vient à la maison discuter.

Devant tant de générosité, je ne peux rester spectateur et propose de relayer l’ami Jean dans sa mission du soir : photographier.

– Je sais prendre des photos, j’ai un Reflex chez moi…

– D’accord, tiens !

Danielle arrache le petit appareil photo des mains de son mari, me le confie et nous voilà tous les deux en maraude indiscrète dans la foule éparse dispatchée en grappes de deux, trois voir cinq personnes car la librairie respire enfin, le champagne s’épuise et la pression se relâche.

C’est un moment d’ivresse, une parenthèse inespérée, que de voguer d’un récif à l’autre, armé de ma canonnière –l’appareil– et de ma boussole –Danielle– à couper en pleine conversation l’un, l’autre, les uns puis les autres, je passe d’un visage à un autre,  des noms (aucun que je retiens) connus ou pas, tous charmants, tous contents ou presque, d’être ainsi bousculés par ma complice d’un soir et ce plaisir immense que j’ai de les escrimer, les interrompre : je te flashe, je te love.

Des photos, j’en aurai prises, de bouches écartelées, de lèvres pincées, d’yeux saisis pris dans les phares de notre effronterie.

– Lui ! Elle !

Danielle me tire d’une main, montre d’une autre nos prochaines victimes.

– Non pas elle, lui, lui !

Et je mitraille, j’abandonne toute politesse, l’alcool est trop fort. C’est même plus de l’ivresse c’est une valse d’une grappe à l’autre.

– Elle, je l’aime bien : Emilie Frèche. Prends-la !

Moi aussi je l’aime bien Emilie, je la connais pas mais son sourire est assez explicite pour détendre –ou tendre, c’est selon. Finalement le bal s’interrompt mais pas l’ivresse et je rends à Danielle l’appareil, elle me présente quelques personnes, toutes intéressantes vu l’heure, j’en retiens des sourires, des bons mots et des yeux plissés. La librairie s’est bien vidée, je me retrouve au centre, avec Danielle, Jean et quelques autres. Ça ne plait pas à tout le monde, y’en a qui aimerait bien capter l’attention de Jean.

– Alors Jeannot, ça fait plaisir de te voir !

L’homme est plus jeune que moi, il a la mâchoire carnassière et le sourire opportuniste. Je le laisse faire, je ne sais pas si c’est l’alcool mais la situation est drôle car Jean avoue, embêté :

– Je vois pas qui tu es.

L’autre est trop malin pour se laisser défaire, il appuie plus fort le rire, finit par se présenter, me serre la main, lâche un sourire dont je n’ai jamais été capable, vous savez : bien large, avec ce ton grave au fond de la gorge, plein de solennité hypocrite.  Et puis il se barre, bon débarras, je suis sanguin et étant donné le contexte débridé, j’aurai bien fini par lui lâcher une saloperie à ce salaud venu de si loin pour se faire mousser.

Je dois être un peu gai car un autre verre de Champagne me glisse des mains, abreuve le parquet, aucun livre n’y trempe et on m’assure que dès demain ce ne sera que du passé.

D’ailleurs pourquoi s’intéresser à demain ou hier puisque Danielle et moi échangeons quelques profondes idées, elle est bienveillante sur mon sort, me propose de photographier un prochain événement, me parle de son couple, comment il a évolué, me présente une fameuse personnalité du magazine : Damien Aubel.

J’ai lu, écouté et visionné plusieurs de ses interventions et il y a chez ce personnage d’une trentaine d’année quelque chose de balzacien, ça pourrait tenir à sa barbichette, ses lunettes ou son regard fixe, c’est en fait bien plus profond que tout ça : l’homme a de la substance.

Suffit de lire ses articles pour s’en rendre compte mais aussi de l’écouter parler. C’est un passionné, un personnage de livre, lui qui énonce clairement, la voix sibylline, nasale tout de même, le corps  frêle tout entier absorbé par son idée qu’il développe, détache, enrobe de mots recherchés sans jamais vous donner l’impression de se la péter.

Et puis il écoute.

Il est là, vous êtes là et tout peut se jouer. C’est rare les gens entiers. C’est un bonheur que les écouter parler de tout, surtout quand ils le font si bien : Damien est un érudit.

Me sens con avec lui. Mais il ne refuse pas l’échange et contre toute attente –c’est pas vraiment mon style de mec, mon style tout court vu que je suis friand d’amitié virile, de mâchoire et épaules carrées, si vous voyez Matt Damon vous visualisez– Damien Aubel me plait. Une de ses collègues, jolie et encore fraîche pour l’heure, se joint à nous et très vite le pragmatisme s’invite.

– Et tu fais quoi dans la vie ?

Si cette avalanche de désirs qui m’animent, cette explosion de sens qui jaillit de mes rencontres et la jouissance d’écrire pouvaient s’imprimer sur une carte de visite en deux mots intelligibles… mais non.

– Objectivement, je ne fais rien. Subjectivement, j’écris.

C’est tout ce qui m’est venu, j’ai pas réfléchi, ouvert les vannes de ma conscience (j’ai oublié de préciser que je savais trier le linge sale avec talent) et exposé ma sincérité. Une sincérité qui se débat, minuscule, sur un pont de planches décapées par le soleil, elle s’agite comme un petit poisson retiré de la mer par erreur, et ma réponse frétille, là sur le parquet de la librairie.

– Pas mal ! annonce Elise –c’est son prénom– avant de dire que ma vision de l’écriture colle

bien à l’esprit Transfuge, qu’elle s’y reconnait.

Damien opine, je ne sais plus s’il caresse sa barbichette mais c’est tout comme et je me rends compte que la naïveté de ma réponse est appréciée. Je… ne suis personne parmi eux et pourtant je prends mes marques, interagis avec une idée, une conception commune de ce que l’écrit peut et certainement doit être.

Un peu trop pour mon cœur tout mou, le couple Zetlaoui quitte la librairie, on se salue de la main (putain le jeu de mot imprévu) j’accepte une carte de visite –j’ai pourtant bien dit que je n’étais rien–

et Damien nous quitte, sans que j’aie pu dire convenablement aux deux personnages dehors, merci.

Reste plus grand monde chez Delamain, le libraire arrange les rayons, Elise est alpaguée par Oriane –je l’avais oubliée– et j’écoute leur discussion, dans l’alignement exact de leur échange, c’est-à-dire dos à Elise, invisible pour Oriane.

– Alors, comment ça va… (prénom de bébé) ?

– Ça pousse, 5 mois maintenant…

Discussion féminine, j’ai beau avoir la même à la maison, l’inertie du propos m’échappe. Je dois me barrer.

J’interromps les deux jeunes femmes, Oriane a retiré ses talons pour des chaussures plates, elle souffre qu’elle dit et je pense à ma femme qui a la même technique pour son trajet quotidien.

– Je vous raccompagne si vous voulez.

– Non merci.

Elle a un mouvement de retrait. Je ne pense pas avoir sorti ma bite (elle aurait reculé plus que ça) j’ai la désagréable impression de la gêner. (Mais qu’est-ce qui ne va pas avec l’équipe Transfuge ??? c’est à me faire culpabiliser ces réactions distantes)

– Je… ne tue pas. Je conduis juste.

– Non non, c’est bon. J’habite à côté.

C’est pas ce soir qu’on va faire transpirer la littérature avec Oriane. Je quitte définitivement la librairie, un groupe de femmes noires (américaines ?) me demande quelle station prendre pour aller voir « The Eiffel Tower » au plus près.

Elles sont cinq, plutôt sympathiques et enthousiastes, je n’ai pas regardé l’heure, le temps n’est plus, elles sont pas toutes vraiment minces et je concède :

– My car is too small for taking all of you…

– No! Thank you very much !

Merde. Encore d’autres qui refusent mon assistance, serais-je damné ? Non. J’ai juste un problème avec mon ticket de parking et c’est bien plus tard que je quitte Paris, content mais avec un sentiment d’inachevé. Demain, j’y retourne

5 réflexions sur “Save the date : Soirée Transfuge

  1. Les soirées littéraires sont légions. Elles tournent parfois autour de rien mais faut créer l’événement, marketing oblige. Vu comme ça (votre billet): c’est bien plaisant

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  2. J’ai lu l’Audience, d’OJG. PAs trouvé mal ce bouquin mais on se demande ce qu’elle veut montrer Jeancourt car y’a aucun parti pris. C’est presque journalistique comme exercice

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  3. Bravo ! bravo ! Les soirées littéraires, je ne les fréquente pas. Mais vous avez une truculente façon de conter les vôtres. Une bien agréable lecture (merci pour la photo du transat…)

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  4. Transfuge est un excellent magazine qu’on trouve trop peu dans les rayons. Vous avez bien de la chance d’être parisiens pour en découvrir les rédacteurs

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