Putain d’histoire

Billets

Abolition-Prostitution

Je l’ai pas voulue, je l’ai pas cherchée. Pourtant je l’ai eue, et sans payer.

 

 

Putain : n.f. Prostituée. Femme de mœurs faciles. Adj. Vouée à l’exécration. Complaisante, prête à n’importe quelle concession. (Dic. Enc. Hachette 1994)

Une histoire. C’est ce qu’on m’a demandé par mail pour demain. Tu sais, demain : cet espace temps borné de contraintes qu’on repousse autant qu’on craint ? Souvent demain s’appelle Lundi, Mardi… mais commence invariablement un jour avant. Tu ne le sais pas mais à l’heure où je t’écris, il est très tard, j’ai les paupières qui tombent, attends : je relis le mail…

Elle n’est pas demandée cette histoire. Plutôt exigée. Comme un « s’il vous plait » craché sans un regard. Elle me rapportera rien en plus. Mais faut un texte, pondre un truc pour que le bousin vive. Le bousin c’est ce cadre éphémère que t’es en train de lire et peut-être, te procure quelque chose, un sentiment, un mal de dos ou tout simplement une attente. Toi et cet écran avez un destin commun. Très court mais réel, tu en es maître, tu peux y mettre un terme d’un clic, d’un regard porté ailleurs, ou pas, au hasard d’une coupure de courant. Pourtant c’est bien là pour toi tout ça, toi lecteur anonyme qui n’existe que par le truchement de stats WordPress et parfois même, tu as la coquetterie de poster un commentaire. Seulement là, t’es embêté parce que tu ne vois toujours pas le rapport entre le titre et ce que tu es en train de lire. Patience, ça arrive.

Avant, il te faut passer par tout un tas de questions : d’abord ; est-ce que ça vit vraiment ces gribouillis noirs en suspension sur nos écrans ? Faut y croire. Ça bouffe même puisqu’il faut les nourrir. Comme un poisson rouge qu’on oublie, moi j’ai un e-mail qui me le rappelle, l’e-mail, je vais te le lire :

« Ponds un truc pour demain, n’importe quoi. Faut que ça bougeotte sinon Google, il te zappe ».

Urgence du référencement… c’est à elle que tu dois ça. Nous voilà tous deux dépendants d’une matrice omnipotente. Du contenu, je vais lui en donner, moi à Google. Mon travail pour l’instant est de te garder assez longtemps sur cette page pour que Google t’enregistre comme un visiteur « pertinent ».

T’as vu : toi aussi t’es noté. Toi aussi t’as un effort à fournir pour que le temps passé à lire ces 380 mots (jusque là) ne soit pas vain. Si tout cela te semble absurde, ne t’inquiète pas : y’a une logique derrière tout ça et mon ambition est que tu ne repartes pas d’ici appauvri de précieuses minutes. Au contraire.

Mais pour l’instant –et pour un tout petit moment encore– reportons-nous à cet e-mail, point de départ de mes efforts à m’aligner sur les attentes d’un moteur de recherche et l’expéditeur de cet e-mail trouve ça normal. Impératif même.

Pardon mais fallait que je te le dise, que tu comprennes comment j’en suis arrivé là. Si tu crois qu’il me suffit de me pointer devant mon écran et raconter ma vie, c’est que tu n’as pas encore compris le projet d’Insequis. Lorsque je ne vais pas à la rencontre des gens,  je dois puiser en moi, vider un peu de moi dans un tout pressé. Vague impression de serrer mon cœur sur un presse agrumes. Quelle couleur aura mon sang ? Quel goût aura le jus ?

La fatigue étiole mon esprit en digressions vagabondes… Drôle cette distance, entre la claque de l’e-mail et la nécessité d’être juste. Deux urgences, deux élans différents. L’une pour satisfaire Google, l’autre le lecteur qui n’existe pas encore, encore moins au moment où j’écris cela. Là aussi le fossé me donne le vertige mais puisque tu es là, et bien là maintenant, je voulais que tu saches comme ç’a été dur pour moi.

Intéressons-nous un peu à toi. Comment es-tu venu ? Le titre t’a accroché ? Sorti d’un article précédent, tu as chiné et forcément, avec une photo pareille, ça t’a titillé ? Mais tu es peut-être moins porté là-dessus qu’on ne voudrait le croire, peut-être t’es tu tout simplement dirigé là par hasard, parce que les moteurs de recherche aussi peuvent être inspirés, parfois.

3 heures. Du matin, c’est déjà demain. Le blog va sauter si je ne l’alimente pas. Il en va de sa survie et quelque part de la mienne car comme l’énonce l’expéditeur de l’e-mail : sans contenu, plus d’existence.

Je regarde mon lit. Dehors le vent hésite à quitter Paris. Qu’il parte ! Nous étouffe dans notre air pollué, COP 21 demain au Bourget ! COP 21, on dirait un mauvais jeu d’arcade avec des policiers, des casseurs pseudo écolos, des bougies renversées. Comment veux-tu qu’on respecte le climat si l’on ne se respecte pas soi même ?

Une garrot, vite. J’élude l’absurdité qui brouille les genres et les sens (UN garrot bordel !) et allume ma cigarette. Je devrais peut-être cogiter un peu parce que même après la seconde expiration, y’a que dalle dans ma tête. Aucune idée, pas même une once d’inspiration.

J’ouvre la fenêtre. Rue Mouffetard, à ct’ heure-là c’est calme. Parfois j’entends les bribes d’une conversation persuadée de sa confidentialité.

Y’a des trucs qui suintent des syllabes volées. L’infime brouhaha d’une messe basse est une cuisine où bouillonnent les idées autant que le verbe. Tout dépend de celui qui écoute. M’est arrivé d’en déduire plein de choses, d’appeler des inconnus tout de suite après, les rencontrer et commencer de grandes Histoires après seulement quelques syllabes, comme ça.

Mais là, maintenant, y’a rien que deux voitures qui se suivent, flashent la rue de leur passage sans rien laisser d’autre qu’un peu plus d’air pollué. Suffit pas de beaucoup, une de temps en temps, et le bouillon de syllabes disparait sous le grondement de moteurs effrénés. Je referme la fenêtre, elle m’aura apporté que du vide, du bruit et l’idée de fumée.

Je continue à regarder au travers : le pavé brille, quelques lumières s’y reflètent et toujours rien à écrire. Je pourrais piocher dans mon disque dur, rafraichir un vieux texte, détourner un poème, transformer une nouvelle, ou même inventer. Tu sais moi, je vis quand j’écris et le reste du temps, je travaille à le démontrer. C’est épuisant de se justifier d’exister. D’où l’urgence de cet e-mail, la bonne intention de celui qui l’a expédié : une histoire, vite. Je dois inventer une vie pour qu’on me laisse tranquille avec la mienne, bien réelle. T’as pigé le dilemme ?

Ça se calme dehors, plus du tout de voitures. Mon crâne comme la rue est désert et mon lit de plus en plus sexy. Ce même lit que j’exècre les soirs où le jour s’effondre sous une journée vide je l’aime maintenant et ce billet pourrait bien s’achever sur une lecture perdue. La tienne. Désolé.

Et puis non.

Sache que si tel avait été le cas, il n’y aurait même pas eu cette lecture. J’ai bien trop de respect pour toi, lecteur, d’ailleurs c’est maintenant que l’histoire commence. Récit.

Ça a commencé par l’allumage d’une seconde cigarette, toujours dans l’attente que l’inspiration vienne. Inévitablement, inconsolemment, elle ne vint pas. Salope !

Tandis que j’approchais mon briquet d’une troisième cigarette… enfin des syllabes dans la rue! Je cherchai, furetant aux limites de ma fenêtre et puis j’ai vu : une femme, grande et mince, une parka et les jambes couvertes de collants noirs. Elle fuyait l’étreinte d’un type. Grand, pas particulièrement lourd mais imposant, sûrement une veste sous le manteau, bien mis. Ses pompes me dérangeaient car je devinais ces éditions hors de prix aux cuirs exotiques et d’un mauvais goût absolu. Du croco vert, j’aurais parié une première page sur Google, même dans le noir et aux limites de ma portée visuelle, la visite de la manufacture Weston et ma fréquentation jadis de gitans prospères me confèrent en la matière une certaine autorité.

M’enfin, pas la question à ce moment là, le mec tentait de la coller à son torse et mes avants bras bouillonnaient.

« Un couple qui se dispute, t’en mêle pas. ça finit toujours par se retourner contre toi »

Le conseilleur est très bon payeur puisqu’il s’agit du plus couillu des hommes que j’aime et respecte : mon père.

Ancien boxeur et impulsif assumé, il garde en mémoire ce jour où, en voiture sur un boulevard parisien, il stoppa net sa Volvo pour porter secours à une femme, visiblement battue par son mari. L’affaire fut vite torchée, les quatre vingt dix kilos alliés à l’assurance tous risques et une expérience d’une quinzaine d’années en salle envoyèrent le mari fouettard dans les orties. Enfin, le type a battu le pavé jusqu’à disparaitre. Pendant que le paternel s’enquérait de la pauvre femme, le type partit prendre possession de sa caisse, revint sur les lieux du crime et enfonça de son pare choc la portière de la vaillante suédoise avant de fuir.

Ensuite, impossible d’obtenir de la femme battue un quelconque soutien : devant les flics elle refusa de porter plainte, de témoigner des dommages causés par son poltron de mari.

Fin de la digression, nécessaire selon moi pour expliquer ma tenace hésitation à intervenir dans les affaires de couple. Et puis le gars semblait plus dangereux qu’un mari indélicat et je n’avais alors sur moi qu’un short long en tissu synthétique, de ceux qu’on achète à Décatlhon avec la ferme intention de s’en servir pour courir une bonne heure chaque jour de la semaine et qui finalement, sert comme toute une tripotée d’autres, de pyjama de substitution.

Tu t’en doutes, y’avait pas que ça.

Si l’inspiration peut surgir en toutes circonstances, tout endroit et toute tenue, il en va de même de l’assurance : une tâche de chocolat sur la cuisse et un T-shirt des Simpson entamaient pas mal la mienne, d’assurance.

Ma seule veine du moment –ou déveine, j’allais l’apprendre– fut le rapprochement infime mais réel du « couple » vers la scène offerte par ma fenêtre. La fille repoussait le gars avec énergie tout en reculant et dans sa retraite vers moi, m’excluait peu à peu de la mienne, m’incluait dans leur dispute. Le gars, d’abord affectif dans la contrainte, devint plus raide dans ses gestes mais la diablesse, dont les jambes étaient pas mal dessinées était rapide et déterminée : elle ne flancha pas. et j’entendais maintenant nettement leurs mots :

– Allez…

A quelques mètres à peine de ma fenêtre, sans une voiture ou passants, j’étais aux premières loges de l’action.

– Il est tard. Accent germanique du gars, peut-être ruskov.

– J’en ai marre, je me casse !

Montée en puissance de l’acte puisqu’ils se rapprochaient dans leur dispute de cet enfoiré de lampadaire à l’origine de mes insomnies chroniques. Voyeur malgré moi, j’avais le cœur battant. Les 150 watts du lampadaire éclairaient la moitié du visage de la fille et elle était sacrément belle. Vingt trois ans peut-être, des traits fins, un nez appuyé et des joues fraîches.

– Allez, viens : suffit !

Il aurait pu faire la voix off de mon émail car maintenant j’en étais sûr : accent de l’est. Sec et ferme.

– C’est jamais « suffit » !

Il me faisait dos mais je voyais ses mains serrer de plus en plus les poignets de la fille. Les avants bras émergés de sa silhouette ne bougeaient pas trop.Il la tenait bien. J’étais carrément mal à l’aise. La fille parvint à se libérer et fit quelques pas en arrière toujours à défier le mec, le menton droit, un peu décoiffée mais toujours jolie. Lui ne bougeait pas et son visage s’offrait enfin, de profil : des traits nets, un nez long et des lèvres plutôt marquées pour un front si bas et un faciès si dur. Il la regardait fixement, assuré sans doute qu’un simple effort de jambes lui ramènerait la fille.

La fille.

J’avais bien fait de ne pas descendre. Pas seulement pour ma tenue ridicule, mais aussi pour l’espèce de fausseté dans son péril : la situation ne l’arrangeait pas, bien entendu, mais comme elle se plantait sous la lumière crue du lampadaire son visage apparaissait nettement en gros plan et ses jolis traits se crispaient avec coquetterie, comme si elle jouait un rôle rien que pour moi, le visage en recherche d’une pose avantageuse, motivée par des sentiments envoyés à la volée depuis son cœur ou sa tête, impossible pour moi de deviner.

La réalité dépend beaucoup des yeux qui l’observent. J’étais pas sûr en ce qui la concernait. Je retournai à l’homme : lui, dans sa quiétude virile, marquait plus franchement la situation. Une brute. Stylé, son manteau noir et même son pantalon étaient parfaitement coupés –les chaussures sont bien vertes, je les vois très bien maintenant– la froideur de son regard, la mâchoire carrée avec ces lèvres obscènes imprimées dessus : le calme seul de ses traits suffisaient à le rendre effrayant. Plus je l’observais, moins il me plaisait : une taille et une corpulence pareille, ça rend jaloux n’importe quel quidam, mais la tête posée dessus reflétait la laideur flagrante d’une détermination cruelle que des pommettes saillantes et des yeux sans clignement accentuaient : ce mec était dangereux. Avec ce genre de type le combat ne s’arrête pas sur un compromis et je me sentais de moins en moins de taille à agir. Mais quand même…

  • Tu m’énerves. Dit-il, les bras baissés mais crispés quand

même.

  • J’en peux plus… je suis au bout de ma vie !

Le type changea alors de ton. Si bas que j’ouvris sans m’en rendre ma fenêtre pour la capter. Il m’entendit sûrement –je ne suis qu’au second et peu d’appart’ devaient être encore éclairés– mais il ne me jeta pas un regard : qu’est-ce que cela aurait changé, de toute façon ?

  • Tu sais qu’il faut venir. Maintenant.

Jamais je n’aurais cru qu’une voix aussi douce puisse avoir d’autant d’autorité.

L’échange atteignit cette phase où le conflit, débarrassé de scrupules s’affiche clairement, sans hausser le ton avec la sonorité impitoyable de la vérité.

  • C’est pas bien ce que tu fais, tu sais.

Et le mec partit. Il a tourné les talons, impassible, une main enfouie dans une poche extérieur de son manteau, l’autre ballante et il a disparu au coin droit de ma fenêtre, toujours à remonter la rue sûrement, mais parti pour de bon, parce qu’il l’avait choisi. Parti comme un amoureux congédié par l’heure sans négligence, comme si la fille l’avait libéré d’un baiser. J’ai quitté la fenêtre pour mon bureau, ajusté la luminosité de mon écran. Commencé à écrire ce que tu es en train de lire. L’inspiration venait enfin.

Rien de précis mais je faisais confiance aux battements toujours haletants de mon cœur et mon travail consistait à les accorder à les traduire en mots. C’allait venir, mes doigts devenaient électriques, quand l’immeuble commença à s’animer.

Le grésillement électrique bien connu de l’interphone, des voix embouchées qui raccrochent et puis enfin mon interphone, ce boitier gris près de la porte, que je n’avais jamais autant observé avant cette nuit. Je me suis levé pour retourner à la fenêtre : pavé vide. Toujours brillant, lumineux de cet éclairage artificiel mais vide. Et l’interphone continuait de grésiller.

Un voisin –je sais lequel– un vrai connard, un enculé que j’ai jamais haï autant qu’hier, a fini par brailler dans son combiné et puis les interphones un peu partout dans l’immeuble ont cessé de grésiller.

Silence.

Rien dehors comme dedans, l’énergie qui m’animait jusque là en suspens, mon cœur même se retint de battre. Moment de grâce où le temps hurle de vérités. J’ai décroché.

Rien. C’est pourtant à ce moment là que tout s’est joué. J’aurais cogité toute la nuit et d’autres nuits encore, si je n’avais rien fait j’ai appuyé.

  • Deuxième étage. Porte 22.

Le combiné de l’interphone toujours dans la main, j’ai attendu, entendu mon cœur se remettre en marche et des pas dans l’escalier. Un vieux bruit comme dans les films d’avant guerre, si réel, des talons qu’on malmène.

Un temps. les pas se sont tus au deuxième. Reprit leur mouvement plus calmement et puis deux coups contre ma porte. Mon crâne comme mon cœur ont explosé.

J’ai ouvert la porte, lentement. Me suis poussé pour La laisser entrer. Sa parka –y’avait ce vêtement là au-dessus des collants, j’avais oublié de le mentionner– s’annonça d’abord. Vinyle ou cuir, brillante, terminant sa course au dessus des genoux, et l’air familier rempli de tabac s’échappa dans une révérence dans la pièce : le parfum de la fille m’inondait.

Un parfum subtil, frais et féminin, comme ceux que les vendeuses déposent dans votre paume, dont le ravissement n’a d’égale que la fugacité.

L’ai-je rêvé ? Il m’a semblé entendre un « merci ». Soufflé mais sincère, du même grain mais sans l’ivraie de celle qui avait scandé tant de fois « non » l’instant passé.

Je fermai la porte, les yeux accrochés à son allure, sa parka cintrée, ses jambes longues et impeccablement galbées, cette silhouette irréelle sur mon parquet.

Elle regarda mon séjour puis se tourna vers moi pour me regarder. J’étais tétanisé. Ses mèches noires savamment éparpillées sur son front, quelques autres rebelles derrière les oreilles, le rouge de ses lèvres certainement rehaussés d’un stick mais tellement pleines et désirables, son minois si doux ponctué de cils longs dressés : elle aussi se posait des questions.

  • Je peux m’asseoir ?

Je consentis du menton, toujours dos à la porte, face au danger.

Elle s’assit sur mon rapido, je pensai au magasin où je l’avais trouvé, et regrettai aussitôt d’avoir opté pour le tissu le moins cher. Ses genoux pointaient le plafond, ses talons trop hauts pour une assise si basse et si flasque d’avoir trop servi.

Je ne sais pas pourquoi – si tu le sais, dis-le moi– après avoir fermé la porte je me suis mis en tête d’ouvrir la fenêtre, peut-être pour chasser l’odeur de mon appartement autant que la sienne, il a fait froid hier et ça a fonctionné.

  • Vous avez froid ?
  • Tu as du feu ?

J’avais froid et elle dégaina une Dunhill. J’allai au bureau, m’approchai et je sentais sa chaleur, fis rouler plusieurs fois la molette de mon zippo et l’étincelle jaillit enfin.

Je connais le parfum des Dunhill mais celui-là était nouveau. Comme les veines grises de mon parquet, l’anthracite de mon short long, la jusqu’à l’occupation de mon corps dans cet espace : tout m’était nouveau. J’avais froid mais il ne me venait pas à l’esprit de refermer la fenêtre. Debout près d’elle et de son impatiente omniprésence, j’étais réduit à redécouvrir mon corps comme mon appartement.

Je ne suis pas particulièrement timide. J’ai même accompli quelques audaces qui reviennent inlassablement dans les confidences. Mais là, avec elle, j’étais petit et chose rare : j’avais pas envie de fumer.

Elle frissonna. Je fermai la fenêtre, maudis mon reflet –cheveux en bataille, cernes, lèvres sèches et yeux écarquillés. Putain ce que je devais avoir l’air con à côté d’une meuf si belle ! Difficile de se donner de la contenance, j’étais vaincu d’avance par sa seule présence dans mon intimité.

Une intimité envahit d’elle, de son parfum, de la Dunhill terminant sa course trop lentement entre ses lèvres comme un sexe qui débande, les gestes de mon invitée souveraine trop infimes pour que je puisse réagir sans me trahir.

Justement. Qu’est-ce que je voulais ?

La baiser ? Assurément. M’enfuir dans la salle de bain aussi, prendre une douche, me raser, m’épiler deux trois sourcils, graisser de Nivéa mes joues, le bout de mon nez et tamponner ma barbe d’aftershave pour me sentir plus léger, plus frais et désirable, comme elle.

Seulement j’étais prisonnier du moment, incapable de définir mon geôlier, et notai pour la première fois que la terreur de ce nom commun s’effondre au féminin : geôlière. Jolie oui ! avec ce « R » en fin pour ajouter au raffiné la vulgarité nécessaire à tout bon rapport sexuel à la volée.

Je remerciai mon corps : il ne me trahit pas. Thanks buddy ! Ce contrôle inespéré de mon zgeg remonta doucement jusqu’à ma tête et j’observai –enfin– plus calmement la scène. J’en vins même à réfléchir.

Objectivement, cette fille trouvait refuge chez moi. Soit. En tout bien tout honneur j’étais son sauveur et cette simple circonstance excusait ma tenue, voir même le bazar de mon intérieur. Je la voulais mais ne l’aurais sans doute pas, autant ne pas inutilement s’insatisfaire, elle fumait tranquillement et, sans m’interroger sur ce qui suivrait cette cigarette, je décidai de me remettre au travail, en m’installant à mon bureau et face à elle, l’écran de mon ordinateur portable trop bas pour me cacher tout à fait.

Elle, était beaucoup plus à l’aise que moi. Toujours belle mais moins arrogante, ajustait un peu ses mèches et ses genoux prenaient une posture moins fermée. Le tabac passé et celui en train de se consommer empestaient le séjour mais le parfum aussi était là et la brève brèche dans ce fumoir offerte par mon initiative à la fenêtre permettait de respirer un peu.

Evidemment, j’étais incapable d’écrire. Je tapai sur mon clavier pour me donner consistance et relire ce que j’écrivis me fait sourire : « quel le bordel dans cet appartement ».

Dunhill achevée. Je me levai et lui tendis un coquillage en guise de cendrier. Elle y écrasa sa Dunhill au filtre imprimé du rouge de ses lèvres et me regarda reprendre ma place derrière mon clavier. Je jetais quelques regards fuyants vers elle et elle ne me quittait pas.

Silencieuse et sans complexe, elle n’en était que plus troublante. Vaguement agressé, je m’autorisai enfin une liberté :

  • C’était votre petit ami ?

Elle pencha la tête en arrière dans un affreux petit rire.

  • C’est la meilleure celle-là !

Sa voix était grave, un peu rauque. Pas désagréable pourtant et terriblement sensuelle, agressive comme le sont ces femmes désirables qu’on croise par hasard au détour d’un lieu commun : y’a de la puissance dans leur simple réaction à l’environnement, comme ces fauves qui avancent doucement devant les cameramen en Afrique comme dans mon appartement. Un doute quand même, un début de sentiment à mettre de mon côté dans la balance : elle avait un peu forcé dans les aigues. Signe d’une arrogance feinte ? Je l’espérais car la situation devenait difficile. Et puis ces premiers mots francs entre nous, un peu mesquins dans leur intonation n’arrangeaient pas ma gène. Je choisis de répliquer (merde alors, chui chez moi quand même !)

  • Vous le fuyez… ce mec ?

Un silence. Elle sembla vouloir prendre une seconde cigarette mais n’en fit rien et cette hésitation me donnait un peu d’assurance. Pas longtemps.

– Vous ne voulez pas vous asseoir ? A vous agiter comme ça, derrière votre écran : vous m’agacez.

Nul doute que laide, je l’aurais dégagée. Mais non. Sa voix aussi était sensuelle, à sa manière et l’espace entre les deux pans de sa parka s’ouvraient parfois, au gré de ses gestes, sur une poitrine menaçant en beau diable la tranquillité de mon pénis. Je devais être bien faible hier car j’obéis. Un pouf ramené vers elle, je m’assis face au canapé, le buste penché et les jambes écartées, dans l’attente d’un dénouement rapide. Nullement impressionnée par ma soudaine assurance –j’avais la posture des règlements de compte– elle jeta un coup d’œil circulaire sur la pièce et recommença à me fixer. Je la fixai moi aussi et je devais avoir l’air séduisant ou stupide, en tout cas assez expressif pour que son attention s’accroche à mes réponses.

  • Vous êtes journaliste ?

Merde ! Je sais même pas ce que je suis –c’est écrit là– alors le balancer comme ça, à une belle inconnue, ça n’avait rien d’un exercice facile. Mais je crois au destin et s’il a placé cette apparition dans la nuit de « demain » je me devais d’être à la hauteur de mes ambitions :

  • Je suis écrivain. J’écris, des romans, des nouvelles, parfois des

portraits…

J’aurais du m’arrêter là car le buste rejeté contre le dossier du canapé, elle semblait avoir déjà obtenue la réponse. Comme elle regardait autour de moi je l’imitai et me rendis compte que mon environnement ne contrariait pas ma réponse : beaucoup de livres sur les étagères, une vielle chaine Hifi et quelques bouteilles, un bureau couvert d’un ordinateur au capot ouvert, un bloc notes, des crayons taillés et un enregistreur dans son étui, celui-là même qui me sert à enregistrer les âmes qui atterrissent ici. a ce propos je vous conseille celui de Brigitte Wieser, injustement éludé lors de ton passage ici, particulièrement d’actualité dans son élan, étant donné le drame des migrants et la phobie de l’étranger qui sévit.

  • Vous aimez ça ?
  • Ecrire ? Oui, bien sûr…

Elle me déstabilisait à poursuivre son avancée dans mon intimité. Manquerait plus qu’elle me demande de lui aligner ma bite sous le nez, qu’elle extraie de sa parka une règle, et mon sort en serait jeté. Elle sortit bien quelque chose de sa parka, mais ce fut une seconde cigarette qu’elle porta à ses lèvres, dans l’attente que je le lui allume. Parler de mes ressorts intimes avaient cassé ma gène et je lui arracha la garrot des lèvres pour la jeter. Elle sourit, lâcha un soupir amusé : y’avait rien à faire, cette fille était Aphrodite, j’étais baisé. Elle pencha la tête légèrement de côté, les mèches au-dessus de ses yeux espiègles ne tremblèrent même pas. elle ouvrit grand ses yeux –je m’en rappelle très bien– et m’envoya dans les cordes, en quelques mots :

– En fait, ton boulot c’est de vendre des idées, ce que tu captes, des émotions ?

–   Oui, c’est ça. Avec le souci de la justesse.

– ça paie tout ça (elle agita une main lâche pour désigner mon appartement) et ça t’apporte quoi d’autre ?

  • Quand j’écris, je me retrouve, parfois m’élève, et comme je le fais avec

une sincérité absolue, j’ai l’impression de partager ces vérités avec les autres, ceux qui me lisent…

Elle soupira encore, mais sans arrière pensée, elle ponctuait ma déclaration plutôt. Je ne l’avais pas remarqué avant, mais elle s’était rapprochée de moi et moi d’elle, j’étais penché en avant et elle, le dos droit les genoux serrés. Sa parka s’ouvrait un peu plus : son haut sans être vulgaire, était un concentré de sensualité. Un bustier cousu finement, avec des fils bordeaux pour un ensemble noir et cette poitrine, tendue, contenue.

  • Et toi, tu fais quoi ?
  • Moi ? Je suis une pute.

L’idée m’avait effleuré mille fois depuis dehors sans que j’y donne structure. Peut-être que je ne voulais pas en arriver là, que je désirais autre chose d’elle, une âme sœur en fait, comme tous ces fantasmes que la réalité ampute.

Encore maintenant, je ne vais pas préjuger de ses intentions quand elle est entrée. D’ailleurs, après m’avoir annoncé ça, elle a porté une main sur sa parka, fermée provisoirement de cinq doigts sans malignité. Je l’ai dévisagée. Je sais pas pourquoi, sans doute parce que tant de franchise de nos deux parts, m’y autorisait. Elle était toujours jolie, les lèvres closes mais pas pincées, sûre d’elle et tranquille, même pas arrogante ou gênée de mon effronterie. Finalement, je baissai les yeux.

  • Ça t’ennuie ?

C’est elle qui relançait. On aurait pu en rester là. elle m’aurait donné ses tarifs, j’aurais sûrement refusé, et puis vérifié dehors que le gorille soit parti, peut-être même appelé un taxi. J’avais mon histoire de toute façon, le reste de ce qui va suivre appartient à l’indicible, je vais tâcher d’en être digne par le maximum de justesse.

Il y avait autre chose dans cette fille hier et je me rends compte que c’est ce que j’étais venu chercher. Evidemment sa question sonnait comme une provocation, j’étais bien heureux d’avoir une si belle poupée sur mon canapé, une pute de luxe, c’est chic comme une rencontre de star de cinéma, à raconter. Mais elle dépassait cela, parce que dans le ton de ses trois syllabes il y avait une vraie interrogation qui me donnait plus qu’un rôle de quidam privilégié : l’opportunité de rapports vrais. Je devais encourager son élan, aussi je mentis :

  • Non…

Les putes, je les méprise. J’ai appris à les regarder autrement que comme des brebis égarées mais quand même, y’a ces parties d’elle qu’elles vendent et rien que pour cette chair employée à satisfaire les besoins les plus primaires, elles me répugnent. Pourtant avec cette fille, avec son étiquette, sûrement très chère, en latence sur son sourire, j’avais un doute sur mes perspectives. Un doute qui se résume à deux propositions : la fuir… ou la baiser.

J’ai du mettre trop de temps pour en arriver là car elle prit l’initiative en m’attirant à elle. Une contrainte sur ma nuque qui me fit pencher en avant, ce poids sur ma conscience matérialisée par ses deux mains employées sans ménagement à me coller les lèvres contre ses seins. Je reculai. Quittai le pouf pour me retrouver debout face à elle, ses bras devenus inutiles ballant le long de son corps, ses lèvres entrouvertes et humides sans que rien ne les touche.

  • Mais viens… j’ai envie, ça ne me fait plaisir…

Une mèche décrocha pour cacher un œil, son corps penché en avant n’avait plus grande dignité. Mon dégoût –car j’étais dégoûté– en fut augmenté.

  • Je suis chère, tu sais.

J’ai rien dit mais mes yeux et ma gueule horrifiée sans doute, répondaient sans détour à ses demandes.

  • Je suis pas dans tes moyens, peut-être même que tu ne le seras jamais…

Elle se penchait de plus en plus en avant, elle ouvrit sa parka et ses seins, pas si gros que ça, apparaissaient.

  • Tu m’as rendu service et je suis honnête : laisse-moi te récompenser.

Le tabac était sûrement encore dans la pièce, en lévitation dans cette fournaise, mais le seul parfum de sa peau pénétrait mes sens et il me glaçait. La température s’était inversée mais maintenait les extrêmes. J’étouffais.

–   Qu’est-ce qui te dégoûte ? Je suis pas ton genre, t’es pédé ?

– non. Je suis pas pédé.

–tu préfères les Blacks, les plates, les niakwé ?

  • Je suis pas client. C’est tout.
  • Je te dégoûte.
  • Un peu.

Elle a basculé son corps en arrière, recouvert sa poitrine –en fermant sa parka !– et sa personne toute entière, corps, visage, voix, s’est fendue d’indignation :

  • Tu peux revenir, tu sais ? Je suis pas contagieuse.
  • Je sais.
  • Ben alors viens, rassis-toi, t’es chez toi quand même !

Je m’assis sur le pouf, reculé d’un demi mètre tout à l’heure quand je m’étais levé.

  • Je suis une prostituée, oui. C’est peut être pas ce qu’il y a de plus glorieux mais enfin je gagne ma vie, très bien même. Y’a des salauds qui gagnent moins avec des procédés plus abjects et sans écarter les jambes, tu sais.

Là, j’avoue avoir été troublé. Ce discours, ces mots sans grossièreté, j’aurais jamais cru une pute en être capable. Celle-là jouait dans la cour des privilégiés, elle devait pas être conne et même douée de logiques, ça la rendait effrayante.

Je soupirai puis lâchai, à contre-cœur  :

  • C’est con, mais j’ai jamais pu concevoir cette situation… aller aux putes.

Loin de l’assagir, elle bondit :

  • Hé ! ho ! (elle claquait des doigts) regarde-moi monsieur Parfait : je suis pas les filles des boulevards ou du Bois, j’ai une vie et un prénom…
  • Oui, oui…
  • Oui quoi ? T’as cru que, que j’étais interchangeable, une brune comme d’autres, avec de jolies gambettes et des nichons refaits ?
  • Non !
  • J’ai des envies aussi ! des passions, des amis –des vrais, hein– sur qui je peux compter et qui comptent sur moi. j’ai des parents, un appart, des dimanches devant la TV…

Son discours perdait en agressivité, elle s’essoufflait sans réussir à me convaincre, c’est triste quand j’y pense, je m’en veux d’avoir été si dur avec elle. Surtout quand elle a lâché, à courts d’arguments et le cœur oppressé :

  • J’suis pas comme les autres…

Je pouvais pas supporter cette crise chez moi, pas après avoir été autant émoustillé, pas de la part d’elle, ce fantasme ambulant qui démontait, rouage par rouage tout le charme de sa personne. J’ai été dur, ouais :

  • C’est vrai. T’es pas comme les autres filles qu’on baise après des fleurs ou un bon mot. Toi t’as un prix et une fois payée, y’a plus que ton cul à offrir.

–     Et toi ? dit-elle violemment. Tu te crois supérieur parce que écrire, ça le fait ? On te dit « waouh ! c’est génial comme métier ! ». Y’a un crédit d’honorabilité sur ton activité ? Tu crois pas qu’aguicher son homme, le faire décoller comme personne, donner son corps et toute sa tête en préservant son cœur c’est pas de la haute voltige ?

–   Peut-être. Mais ton art est plus côté à Saint-Denis qu’à l’Académie Française.

J’étais ridicule. Elle déclara, sans emphase :

  • Il y a de la prostitution dans l’art.

A moi de laisser échapper un soupir. Un coup méprisable dans la posture, un autre digne, elle créait une émulation en moi, l’envie de la découvrir.

–    Je ne le nie pas. Chercher et exprimer le fond de soi c’est une manière de s’ouvrir, le temps d’écrire.

– tu vois !

  • C’est quand plus explicite chez toi.
  • Mais le fond reste le même.
  • Pas évident d’en tirer fierté.

Elle se leva, défit sa parka, pas de jupe, des portes jarretelles tenus à une culotte de satin assorti au bustier, le genre de tenue qu’on arrache des dents seulement si l’on est millionnaire. Ou effronté. Quoi qu’il en soit, ça fit son effet, entre mes cuisses, et la franchise de l’instant me refusa toute pudeur. Elle voyait bien que je bandais. Elle regarda mon short à l’endroit du délit et balança, suave :

  • Ça dépend du sujet.

J’ai pas bougé. Je savais même plus si l’option m’était encore offerte et à vrai dire : je m’en foutais. J’étais perdu, mon corps me trahissait je la voulais toute entière et elle le savait. Elle avança vers moi, ses cuisses très proches de mon visage, ce qu’il y avait entre encore plus.

– Tu veux ? dit-elle grossièrement, aguicheuse, presque répugnante mais je voulais.

Elle referma sa parka sur deux mains jointes.

–   T’auras pas.

Putain ma gorge comment elle était douloureuse ! Elle m’avait mouché. Impuissant, je l’ai regardée se diriger vers la porte, l’ouvrit et s’éclipser. J’ai entendu les pas résonner dans l’escalier, ma bite se détendre, mes muscles se liquéfier et j’ai expiré. J’entendis nettement le bruit de la porte d’entrée de l’immeuble claquer, ses talons battre le pavé dehors.

Chez moi, rien n’avait changé. Toujours le désordre, mon ordinateur ouvert et le clic clac même pas froissé d’elle, elle me chamboulait. J’ai enfin retrouvé des forces. Je me suis levé, enfilé mes Nike, arraché mes clefs et je suis sorti.

Les secondes parmi les plus longues de ma vie.

La rue Mouffetard, si familière, à n’importe quelle heure, était déserte. Il y manquait une inertie devenue vitale. J’entendais ses pas (ils descendaient) mais je la voyais pas. Je me mis à courir. Aperçus la silhouette noire et mince devant moi. même si mes baskets claquaient mollement sur le bitume, elle ne pouvait pas m’ignorer et je crois même qu’elle ralentit un peu son allure. Mon esprit reprit ses droits sur l’instant, je m’arrêtai de courir pour réfléchir.

Le destin de cette nuit était à portée de main : je pourrai en faire mille versions. Mais je me heurtai à une vérité trop palpable, la faute au froid glacial sur mes bras nus, mon cou mes joues et mes oreilles, la lumière blafarde ici entre l’étreinte des lampadaires, la présence de cette femme bien réelle au loin, le pavé n’est pas une feuille blanche, ici j’étais impuissant. Et ne trouvais pas d’issue. Que faire de cette rencontre ? La laisser filer, m’en servir comme amorce et puis laisser ma créativité lui donner substance ? Mais de substance elle en avait à revendre. Rien que les circonstances de son approche étaient bonnes.

Et si je faisais comme d’habitude mais sans coup de fil préalable, sans présentation de mon blog, lui faire cracher son histoire, la baiser ensuite, rédiger le billet après, comme d’habitude, d’une traite, sans modif, fumer une cigarette, prétexter un sommeil solitaire, régler le réveil le plus tard possible et envoyer le tout par mail ?

Rapide mais clair.

  • Chérie ! Chérie !

L’orgueil habite mon assurance mais ne la précède jamais. Je me sentais affreusement maître de moi. Je ne me suis pas trompé : elle a interrompue sa fuite, s’est retourné. Merde : elle avait pleuré. Pas sa soirée hier, j’avais pas arrangé son heure avec mes réactions, mais j’avais ce que je cherchais à portée de voix, de mains et bientôt de clavier.

C’est elle qui vint à moi. Elle avait pleuré. Pas de gros sanglots, mais suffisamment de colère pour gâcher son mascara. Mon D-ieu qu’elle était belle alors !

Elle marchait vers moi tête baissée, en reniflant un peu. A un mètre de moi, elle s’arrêta, me regarda les yeux brillants.

Ce n’était plus la beauté hostile, ce mélange haineux d’abandon et d’érotisme, c’était une âme belle à croquer, ouverte sur un visage défait, des seins vulnérables, sans les voir je les devinais.

  • Quoi ? m’a-t-elle lancé.

Je ne m’attendais pas à tant de candeur. L’image de la créature offerte juste avant toujours bien présente. Pourtant elle était différente. Le fantasme et la pute avaient disparu, restait la femme, la fille d’une vingtaine d’années, une tête de plus que moi, que je voyais pour la première fois.

  • Viens, je vais …

Je ne dis rien mais le regard que je reçus en échange le chargea de honte.

  • Oui… qu’elle m’a répondu en tendant une petite main froide manucurée.

On est rentré main dans la main –c’est fou quand j’y repense– comme deux amants sans méfiance, un frère et une sœur, un père et son enfant, un couple vidé. Elle triste et pénétrante de sincérité, moi anxieux et fébrile. Qu’est-ce que j’étais travaillé ! ça se trouve tu vas me mépriser à présent, lecteur persvérant, t’as vu : je t’ai pas trompé. Y’a bien une histoire, un enseignement, je sais pas lequel, mais la suite t’aidera peut-être à trancher. Si tu trouves dis-le moi, écris-moi un commentaire, quelques mots, pas trop durs mais sincères, pour que ce mardi 1er décembre 2015 je me couche moins bête, plus léger de la conscience aussi peut-être. Pour le moment je marchais sans plus avoir froid, le corps de la fille en appui sur mon épaule, une morale en souffrance, l’ambivalence omniprésente, le Bien et le Mal incapables de statuer. Sur le coup j’envoyai au diable tout cela, laissais le hasard faire, et un peu de moi –pas le meilleur peut-être– se révéler, ou se pendre. Sur le coup ça m’a paru la meilleure chose à faire. Je ne m’attendais pas à quelque chose de bon.

On est remonté à l’appart’, j’ai fait du chocolat, elle a repris sa place sur le clic clac ou rapido –j’ai jamais su faire la différence– et lui offrit une couverture. car elle tremblait. Comme une proie piégée sur mon canapé ou mon clic clac –va pas me faire chier !– les genoux repliés sous les fesses, les talons abandonnés aux pieds de cette falaise de tissu. Elle accueillit la tasse entre ses mains couvertes de la couverture, son parfum n’opérait plus. Elle a bu en silence, j’ai saisi mon ordinateur sur mon bureau et me suis assis à côté d’elle, ce corps bouillant emmitouflé dans mon projet. Elle ne me regardait plus, ses paupières sans être gonflées étaient entrouvertes, basta l’arrogance ! heureusement qu’elle ne me voyait pas la scruter, je devais avoir l’air avide et désespéré à la fois, il était quatre heures moins sept.

  • Si tu me racontais comment t’en es arrivée là…?

Elle a posé la tasse sur le parquet. J’ai attendu qu’elle se cale bien dans son coin du canapé, toujours couverte de sa parka, une enfant enfin apaisée.

  • Mon histoire ? m’a-t-elle répondu dit dans un soupir qui ne voulait

plus lutter.

J’ai acquiescé, les mains en suspension au-dessus de mon clavier.

  • C’est si simple que j’en ai honte.

Un silence. Puis :

  • Tu la veux vraiment ?
  • Alors, note.

J’ai commencé à écrire. Difficilement d’abord, régulier ensuite. J’aurai du l’enregistrer, ça m’aurait épargné le bruit des touches qu’on maltraite mais dans l’élan, j’ai pris mon clavier, mon exutoire le plus juste, après l’étreinte.

Son histoire elle est triste, dépourvu d’ambiguïté et sans illusion, dépouillé de panaches ou d’incongruité. Je lui suis gré de n’avoir rien dissimulé derrière l’égo ou la pudeur, ce fut pas très long, jamais réjouissant, même quand l’argent fit son apparition. Crois-moi si tu veux mais y’a rien de palpitant. Même pas un client célèbre, une cliente. Ce qui apparaissait surtout en filigrane d’abord et avec des mots simples ensuite, c’est ce besoin d’exister au-delà des apparences, d’être aimée pour ce qu’elle veut, ce à quoi elle aspire, un pavillon et des courses en famille le samedi au supermarché. Cette vie partagée par des millions de gens sans Gucci ou Vuitton au bras, qu’elle, petite pute de luxe des parties fines entre puissants, a peur de ne jamais pouvoir s’offrir parce qu’elle le sait : elle a ce truc sale en elle qu’elle peut pas ignorer.

Suis pas sûr qu’elle aime tant son corps parfait. Ses seins encore naturels, ce pli précoce au coin de l’œil, qui pétille et doit rendre fou les hommes pourtant bien éprouvés en matière de sexe. Je sais pas ce qu’elle veut vraiment cette fille, seulement que y’a un truc en elle qui la dégoute à de très courts instants de la nuit comme celle d’hier, quand j’ai écouté sans rien dire, que de temps en temps, ce qu’elle était, elle le haïssait. Son reflet dans les boutiques de luxe, les miroirs des manoirs, cette image lui répugnait, ce tout de cuir et de chair, de plaisir et de souffrance. La strangulation, la douleur pour jouir plus fort : oui, oui, elle connait. Et lorsque, à la lumière de l’aube elle se réveille –ça se loue à la nuit mais faut lâcher lourd, peu peuvent se le permettre– entourée d’autres corps elle se retient de vomir.

Quand elle s’est arrêtée de causer, les paupières cette fois gonflées de fatigue, j’étais satisfait. Son histoire n’est pas originale, j’aurais pu l’inventer. Mais elle a employé des mots vrais, dans l’intonation de son récit y’a une belle souffrance, un truc à sublimer. Je m’y pencherai un jour peut-être, à toi de me le demander. T’écrire tout ça me crève et le jour va pas tarder à tomber sur ce demain agonisant : aujourd’hui. Tu veux le meilleur ? Ce sans quoi je pourrais m’en tirer sans trop de sentences de tes pairs ? Le meilleur c’est ce qu’elle m’a demandé après que j’aie posé, éteint l’ordinateur, la lumière du séjour, cherché sans trouver, un moyen de dormir chez moi avant de me réveiller sur tout ça.

  • Tu me fais l’amour… s’il te plaît…

Ouais. Comme ça qu’elle l’a dit. Le genre de phrase qui dresse l’organe à calotte comme autant d’insultes bien distillées pendant l’acte. Seulement moi, même sans avoir passé deux heures à écrire, j’étais vidé. Et pas du tout excité. Pas que son mascara séché sur ses joues en coulées désordonnées la rendent laide mais merde : c’est une pute qui me le demande et moi, je peux pas faire ça sans sentiment. Elle a poussé la couverture, retiré sa parka, ses jarretelles aussi et tout le toutime, tout posé à même le sol et son minois esseulé m’a imploré sous ses cheveux définitivement déstructurés. Je trouve ironique qu’après ce qu’elle m’ait dit, elle ne souhaite qu’une échappatoire charnelle, pauvre pute qu’elle est. L’était-elle encore ? Elle s’est déshabillé comme le fait une tendre épouse : avec simplicité ; et une pudeur insoutenable.

J’ai retiré mon T-shirt, mes pompes et même mes chaussettes, mon short, mon slip et, sans bander, l’ai rejointe sur le canapé. Ma gorge était sèche, son corps devenu insignifiant. La seule chose que j’ai trouvé pour couvrir ce pathétisme c’est la couverture et tu t’imagines bien que ça n’a rien fait.

La pauvre mendiait mon affection comme une vierge, j’en avais vraiment pas envie. Mais la vie en société est un échange quoi qu’on en pense, et j’ai réussi à la baiser. J’ai essayé d’arranger la chose de tendresse, enfin, comme je pouvais.

J’ai esquissé des gestes tendres, même pas sensuels. Je l’ai prise, sans conviction, sans respect.

Les seins lourds et souples contre ma poitrine, les lèvres pulpeuses qui parcouraient fébrilement mon visage cherchant la bouche, jusqu’au contact de la touffe qui me grattait plus bas : tout ça m’insupportait.

Tout m’était difficile, insoutenable. J’ai résisté tout l’instant à l’envie de partir, fuit mon propre appartement.

J’ai même essayé de l’inclure dans mes fantasmes mais rien à y faire : Popaul a seul été inspiré. Si ça c’était arrêté là.

Toute la nuit j’ai progressé dans la détresse des caresses et la chaleur que mon corps lui refusait. Tout ce que je sentais sur sa chair c’était les saloperies innommables que ses clients lui infligeaient. Ç’a été une nuit d’horreur quand j’y pense, froide, calculée, presque comptable et dépossédée de plaisir, absoute de désir.

J’ai quand même réussi à dormir. Elle aussi, j’ai entendu sa respiration se stabiliser.

Le réveil ce matin a été froid, brutal. J’ai tâté près de moi le tissu râpeux de ce mauvais canapé vide. J’ai regardé sur mon bureau mon ordinateur éteint et ça m’a rassuré. J’ai couvert mes pieds nus de la couverture et me suis replié sur moi-même, frigorifié. Il fait pas froid dans mon appart’ je t’assure. Seulement je me sens mal parce que OK j’ai une histoire, tu l’as lue, mais moi je me sens sale, d’avoir refusé à cette fille toute la nuit un peu de tendresse, d’attention, autre chose qu’un sexe dressé et des mains pas trop maladroites pour un cœur qui voulait autre chose. Je me rappelle avec une netteté effrayante le dédain, le mépris affiché, l’implacable indifférence avec lesquels je l’ai prise.

Dégoûté de moi-même, je me déteste et j’ai envie de vomir. Je me suis imaginé mille fois la scène, mille petits gestes tendres pour elle, autant d’actes manqués.

Terrifié de moi-même. Le réveil indiquait onze heure trente, je me suis habillé j’ai marché dans Paris, avec ce vide énorme dans les entrailles.

T’as vu, écrire c’est pas si simple, ça demande pas mal d’efforts et de violence. T’as ton histoire maintenant.

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