Dé-livre moi !

Billets

Dé-livre moi ! Des barons du livre américains prédisent la mort des libraires dans leur pays. 5 ans. Peine capitale. L’un d’eux porte un nom court, Mc Col, Mc Niell, ou Mac Donald’s : allez savoir, l’essentiel est là.

Et d’après lui, La France ne sera pas épargnée.
« M’en fous, suis pas libraire ! » tonne déjà l’esprit bas de plafond.
Oui, mais le libraire est un maillon essentiel du système livre tel que nous le connaissons. Et son existence conditionne même l’écrit. Un livre papier se vend, fait vivre ses artisans.

J’en entends déjà qui tiquent… « Artisan » : le mot est noble, sans doute, mais il est là : auteur, éditeur, diffuseur, imprimeur, libraire. Ce sont les artisans du livre.

Qu’en est-il de l’e-book ?

Fonctionnons par analogie : le MP3 rend accessible le patrimoine mondial, séculaire, du bruit artistique. L’e-book ne fait pas que démocratiser l’accès au savoir : il le conditionne. Un e-book coûte moins cher, rapporte moins, ne laisse pas la même empreinte sur son lecteur. Un livre, qu’on l’aime ou pas, est là. Entre vos doigts. Il faudra bien s’en séparer un jour ou l’autre.

« Offre moi un e-book » dira l’ingénu. Et à l’autre (ingénu) de se ravir d’obtenir un lien sur sa boite mail, un je-te-rentre / je-te-sors d’une clef USB. Et la dédicace ? Les trois mots griffonnés au crayon que son auteur aura pris soin de ne pas totalement effacer ? Un acte manqué pour de potentielles grandes histoires.

Mais un mail effacé par négligence, classé Spam par erreur ? forwardé sans le vouloir ?
Trêve de nostalgie, vivons avec notre temps. Et le temps est à la dématérialisation. A la connexion aussi, la dépendance, ces milliers de chambres surchauffées, la mémoire de nos ancêtres : les serveurs.

livre électronique

Ah mais il  faut aller jusqu’au bout mon petit bonhomme ! Il faut accepter que « sa » bibliothèque ne soit pas sauvegardée en « dur » sur sa liseuse. Non ! L’avenir est au « cloud », tu sais, ce petit nuage où flotte ta vie… immatérielle. L’anti-chambre du paradis. « Tout bien qui te tient est un souci qui te retient » parodiaient les Inconnus.
Mais dites moi, Moi être une bille en informatique mais, de la même façon que Word permet de remplacer un prénom cité 123.456.789 fois dans son texte par un autre en 2 clics, et si la future Autorité du Savoir décidait de remplacer le mot « harkis » par « traître » ? le mot « nègre » par « gens de couleur » ? et si ces textes du passé témoignant de leurs temps en pire ou en meilleur, pouvaient en quelques clics se formater au gré de l’establishment ?

Et si… on pouvait gommer des pages entières du dictionnaire, de l’Histoire ?

Mais on peut déjà le faire ! Avec cette antiquité qu’est Internet : tu veux attribuer un fait, une idée, un préjugé à Untel ? Duplique ta verve sur les réseaux sociaux. La vérité n’est défendue que si elle est bien référencée. A défaut ce sont les plus motivés qui imposeront la leur. Ce n’est plus les vainqueurs qui écrivent l’Histoire, ce sont les blogueurs, les sans papiers du net, les affamés de la rumeur.

Et le livre dans tout ça ?

Y’a bon !

racisme d'antan

Ben oui, cette affiche publicitaire Banania jaunie par les décennies te montrera que ton chocolat préféré avait une bonne dose de colonialisme (de racisme ?) dans son cacao.

Le livre témoigne, le livre pèse entre les doigts, prend de la place chez soi pour ainsi s’entendre dire un jour d’un ignare : »Putain, mais t’en fais quoi de tous ces bouquins ? » Et de poursuivre, bien content d’avoir sa bibliothèque sur liseuse d’annoncer « moi, on ne me dit jamais ça »
Le premier se dira : »la littérature prend de la place chez moi jusque dans la bouche de ceux que je côtoie, c’est que le livre doit avoir une influence, produire un son chez moi. Le livre me définit peut être ? Pourquoi ne lis-je que des auteurs comme ci, comme ça ? »

Parce que nous sommes ce qui nous meuble. (Slogan Ikea ? non, simple postulat) Et le livre, avec ses couvertures neutres ou colorées, son format propice aux rangements carrés, nous meuble.

Mais revenons au e-book : moins cher, moins lourd que le livre son format numérique ne se consomme pas pareil. A l’instar d’un forum de critique littéraire, le premier paragraphe doit plaire, accrocher, harponner, susciter l’envie, le désir de continuer, de linker vers soi. Et le reste ? on s’en fout ! Moi je veux que ça décolle dès la première page. Et tant pis si celle-ci se résume à 23 mots tellement j’ai zoomé avec mes doigts.

Mais est-ce que l’auteur veut toujours faire bander ? l’auteur n’est il pas dans son processus de création en train d’explorer les confins intimes de son environnement ? Ne recherche t-il pas la justesse plutôt que l’excitation ? Et si pour conter ce truc bien noué qu’on a en soi, il faut passer par une phase dure, avec un sol gris et des barreaux ? Et s’il faut pour cela user de mots qui sonnent mal, qui grincent comme un ongle au tableau parce que c’est comme ça qu’on le ressent dans sa chair, que la justesse c’est aussi la force d’avoir mal pour le dire ?

Alors les romans qui passent par là seront mis au rebut, au pire. Au mieux déclassés, triés, archivés… mais lus ?

Vite ! Donne moi du plaisir ! Oublie l’érotisme, je veux du porno, des images faciles à digérer, du texte facile à consommer, à partager, à juger, à placer sur ma toplist ou plutôt ma bashing-list.

L’e-book comme le téléchargement rapporte moins, se pirate (va pirater un bouquin, toi : faut être sacrement motivé pour photocopier un Folio !) L’e-book ne s’offre pas (ou alors l’autre est un vrai radin). Il ne s’oublie pas dans une chambre d’hôtel, dans un train. Il ne jaunit pas, ne se tâche pas d’une tasse un matin où, pris par sa lecture, on a renversé un peu de café dans sa matinée. L’e-book se note mais ne s’annote pas. L’e-book se passe de libraire ou alors un libraire plat, disponible 24h/24H, avec « mon compte » en haut à droite et des CGV qu’on te carre dans le fion si t’es pas content. L’e-book n’existe pas dans sa bibliothèque, ne s’expose pas. L’e-book est une version allégée, une sucrette de la littérature. Sa couverture ne s’harmonise pas avec son papier peint, il ne trône pas dans les chiottes, ne cale pas une table, ne s’arrache pas de quelques pages pour griffonner une adresse. L’E-book est à la portée de tous et tous écrivent. Demain, le best of de blogger 432, « retrouvez ses meilleures chroniques ! » : « réagissez en ligne » ;

« votre auteur est vivant : demandez-lui pourquoi son personnage principal n’a toujours pas ôté de sa vie cette fille qui nous enquiquine tant »

L’inconnue qui a fait irruption près de son livre restera une énigme pour son lecteur, et lui permettra d’assumer ses propres énigmes et pourquoi pas : de les cultiver.
Livre, projection de moi, dans l’espace, les caractères d’imprimerie, le temps. Que ferai-je d’une poignée d’octets une fois parti ? Qui pourra m’assurer que mon œuvre ne sera pas transformée, adaptée, raccourcie ? Livre, livre-moi un peu de chaleur sur mes étagères, un peu de poids dans ma poche pour me rappeler que tu es là. Pas comme cette liseuse universelle putain d’une batterie ION.
« On/Off » – lettre à un jeune internaute.

« Mon ami, mon cher et tendre rien du tout, je t’écris ces quelques caractères pour m’endormir sur un bon mot. Et s’ils sont mauvais : rassure-toi. Bientôt on m’aura oublié. Je suis en ligne, versatile et éligible par nature à la précarité, au déni, à l’Edit et au trollisme. Si je t’écris c’est pour te susurrer, une inquiétude, un trip en phase baddy : le livre se meurt et moi aussi » 

Ah ! Enfin ! je vais me remettre à mon roman, le publier en ligne sur une plateforme d’écrits où amateurs se plaisent à noter, classer, basher, bâcher, bâcler leurs commentaires pour un bon mot, une étoile au-dessous de leur pseudo. Je vais exister ! Au milieu d’un million, certes. Mais je vais exister ! Pour 23,50 Euro réglés par CB, auto-édité je te dis ! je suis un self made writer ! Personne ne m’a guidé mais tout le monde va me juger. Un éditeur ? Un édi-quoi ? un type qui me vendrait mieux que moi ? qui y croirait quand je serai en bas ? tu déconnes : ça existe ce métier là ? laisse, j’ai mieux : pour que dalle j’ai 765.987. lecteurs potentiels qui vont s’empresser de se jeter sur mon premier paragraphe pour me disséquer. J’en prendrais plein la gueule mais j’e-xisterais !  Comme dans Top Chef, dans Un diner presque parfait, mon texte sera goûté.
Puis recraché.

« Quoi ? pas le tien ? Et sur quelle plateforme il est diffusé ? Pas en ligne ! Mais il n’existe pas alors. Si ? Fais-moi voir… Ah, et en plus on peut le toucher… impossible à dénaturer, à modifier, à pirater ou à effacer ? Un livre mais c’est une vraie révolution que tu me contes là ! »
Un conte ou une illusion, un bad trip ou une vision : l’immatérialité est une belle avancée car grâce à elle on a un avant gout de ce qui tous nous attend : la mort.

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