Mein proaktive rebbe : David Dahan

Gens, Rencontres

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Je dois vous parler de lui même si je sais qu’un million d’octets n’y suffiraient pas. Le cadre même de cet écran me semble ridiculement petit pour contenir la bouillonnante nature de mon rebbe, David Dahan.

Je prends une demi seconde pour y songer… et souris : la première chose qui me vient à l’esprit est le parfum des cigarettes qu’il fume, frigorifié, sur le trottoir de la synagogue.

L’odeur du tabac, infime et fugace dans la froideur de l’hiver, illustre parfaitement la capacité que j’aie d’écrire cet érudit et ce malgré des heures –des mois– d’entretien.

L’affaire n’est pas simple. Difficile de brosser le portrait d’un esprit si fertile. Et puis ça ne lui plairait pas, à David, de se voir circonscrit en un article, si long soit il. C’est pourquoi, pour la première fois et contre toute velléité professionnelle je ne dresserai pas le portrait d’un homme mais celui d’un ami.

La première fois que j’ai rencontré un prêtre, c’était dans la quiétude de son presbytère. La pièce était austère mais vaste, la vue au dehors s’étendait sur un jardin coquet.

Le rabbin Dahan m’a reçu chez lui. Dans l’intimité de sa cuisine comme dans celle de sa famille, je suis entré. Armé d’un économe « ramené de New-York, tu n’imagines pas le nombre de légumes qu’il a épluchés ! » David m’a invité à commencer l’interview, lui se préparait son déjeuner. Il était 14 heures passé.

Au sol deux très jeunes filles jouaient –Tif’eret (qui signifie « splendeur » mais l’explication est un peu courte, nous y reviendrons) et Ora (lumière). Ailleurs sa femme Rebekah « Becky » s’activait.

– Vas-y !

Nullement impressionné par mon enregistreur j’avais, avant même d’appuyer sur REC, déjà 5000 mots à rédiger. Les manches retroussées sur ces avant-bras graciles, le geste vif, David épluche, répond à mes questions sans en éluder une seule, rit, m’offre une bière entre deux explications de texte, se lève prestement, m’invite à le suivre dans la cuisine et j’assiste à une conversation culinaire avec Becky (madame est américaine) tout en abordant le fond de sa foi. Repli du nez et bouche dubitative :

– Quel sens donnes-tu au mot foi ?

Rien n’est simple avec David. Il a cette faculté à démonter un à un tous les rouages de mes questions si bien qu’en fin de compte, c’est à moi de répondre. La conversation simultanée avec Becky en anglais n’arrange rien.

– En hébreu la foi se traduit par émouna. Mais la émouna va au-delà de la croyance, elle ajoute la fidélité à D-ieu.

– Tu ne doutes jamais de l’existence de D-ieu ?

– Je peux douter de moi, mais de D-ieu : jamais. Parfois on ne comprend pas ce qu’Il attend de nous, on trouve le chemin difficile. Tu fais des choses sans en comprendre le sens. La croyance ne suffit pas. Il faut être fidèle à D-ieu. Est-ce qu’à la femme qui te demande de l’épouser tu dis « qu’entends-tu par épouser ? » Non ! Tu fais. Avec D-ieu, c’est pareil.

Né en 1981 à Paris XIIème, avant dernier d’une fratrie de 9 enfants, de père rabbin et frère de nombreux autres (Montréal, Lille…) David est parisien dans l’âme. Il limite la ville à une poignée d’arrondissements (plus rien au-delà du XIIème, le IIème et le VIIIème sont éludés) : le rebbe a une géographie très personnelle de la capitale. Mais c’est aussi un amoureux de New-York où il a vécu plusieurs années, de Bruxelles où il a fréquenté journalistes et parlementaires. De Melbourne où il a étudié un an, de Jérusalem bien sûr, de la Nouvelle Angleterre où vit sa belle-famille, de Montréal… David a les repères solides d’un globe trotteur emportant avec lui sa propre inertie, sa propre culture tout en appréciant en fine gueule celles qu’il rencontre : les bières belges, les Scotch ricains, les épices, les clubs de jazz, les tissus anglais, les lunettes…

La moindre évocation d’un texte, d’une image, d’un son ou d’une liqueur le rend intarissable. Ses bras s’animent pour donner vie aux lignes d’un livre, aux parfums d’un alcool, creuser le net pour illustrer son discours (il a toujours à sa disposition une tablette au clavier décomposé).

 « Toi, tu es toujours heureux » lui lance une fois l’agent d’entretien du centre communautaire. David aime la vie et la vie l’aime aussi. Et il ne cesse d’en transmettre le goût. Il n’aime pas la mélancolie, la déprime… toutes ces facilités où sombre l’âme et pire, s’y complaît.

– La nostalgie doit rester une fréquence radio !

Le rebbe invite au dépassement de soi, dans les moments difficiles mais aussi dans la monotonie d’une vie sociale bien réglée, si riche soit-elle : il invite à ne jamais se laisser berner par le confort des apparences. Le bonheur est dans l’épanouissement de nos deux vies : sociale et intérieure. Tant pis s’il faut parfois bousculer profondément ses convictions, ses acquis sociaux ou affectifs : la sérénité est affaire personnelle. Le courage est dans l’action.

J’évoque la réussite sociale si chère aux mères juives. Il s’exclame :

– C’est si compliqué de devenir médecin, avocat ? Non. Dis-moi plutôt si tu es un bon époux, un bon père, un bon fils… ça c’est le vrai défi à relever.

– C’est drôle : toi qui est si riche de références, d’enseignements (peu de ses interlocuteurs peuvent le suivre tant ses repères intellectuels et culturels sont vastes) tu sembles reléguer l’intellect. Pourtant en Yeshiva (écoles talmudiques) certains élèves soulèvent toute la profondeur du texte : la compréhension requiert une bonne dose d’intelligence. Et tout le monde n’en est pas pourvu à foison, non ?

David enlève ses lunettes et le rouge laissé par les plaquettes sur le haut de son nez innerve ses yeux :

– Parce que tout le monde a la sensibilité de comprendre. L’intelligence est un outil ! Untel comprend plus vite, d’accord ! Et après ? Un autre brille par son discours, sa prose… mais a-t-il perçu le sens profond de la Lettre ? A-t-il ressenti la présence de D-ieu ? Je connais des commentateurs de la Torah, érudits s’il en est, qui n’évoquent pas une seule foi D-ieu dans leur livre. Tu peux passer des années à étudier sans rencontrer D-ieu. La réussite dans l’étude est gratifiante. (Repli des lèvres grimaçantes)  L’intelligence comme la réussite sociale flattent l’égo. Plus il y a de réflexions plus on doit prendre soin de maintenir le rapport à D-ieu. Car il n’y a pas plus glorifiant que l’intellect. L’être humain est omnipotent sur terre –on n’a pas encore vu d’escargots sur terre construire des machines– mais là où il se distingue de la bête c’est par la conscience de D-ieu.

– Ce rapport métaphysique est accessible à tous ?

– Oui ! Tout ce qu’on fait est empreint de mystique. Prendre des boites de cuir (phylactères) et  les mettre sur ses biceps c’est pas débile ? Agiter une plante à Souccot (fête juive) ça n’a aucun sens si tu n’y mets pas ton âme.

Je dois le bousculer un peu pour l’extraire de cet état second dans lequel il se plonge parfois dans la profondeur de ses développements seulement coupés d’un rire, un vrai, qui ne parvient toutefois pas à ralentir son flow. C’est très clair maintenant : mon rebbe est un rappeur dealer.

Son ghetto est l’univers, son crack c’est le Talmud et ses biatches les mots. En anglais en Yiddish ou en Hebreu : Monsieur deale avec talent, harponne le bras de son interlocuteur, l’attire à lui et le bouscule. David Dahan est le seul interviewé qui s’est placé à côté de moi d’emblée. Comment voulez-vous le surprendre ?

Dans ce brouhaha d’idées, de convictions –il a le propos adventif– j’arrive cependant à saisir un élément saillant de sa personnalité : l’extrême douceur réservée à Becky. Elle pourrait tout aussi bien être un illustre rabbi (attention, doigts joints et sourcils froncés : un GRAND Rabbi) il ne s’exprimerait pas autrement. D’ailleurs, il aime à prendre conseil auprès d’elle. C’est le sens de son : « j’en parlerai à mon rabbin ».

C’est toute la richesse du personnage, une nature entière et débordante contenue par une âme et un cœur tout aussi grands. Cette douceur il l’emploie au quotidien aussi avec son prochain et avec lui même lorsque, interrompu d’une pensée pendant son discours, il caresse sa barbe et glisse :

– Pendant que tu me posais la question, je me suis remis en cause.

Et je consigne la chose en silence.

Trois heures d’entretien déjà écoulées et je suis épuisé. Parce qu’il faut le suivre, le rabbin, quand il cause. Lui est toujours là, disponible, prêt à en découdre avec le silence.

Toujours aux aguets : aucune sollicitation de ses enfants, de sa femme ou d’un enquiquineur après la prière ne lui échappe. Il ne néglige rien. D’un avenant calme, son énergie bouillonne en lui, un geyser de mots détachés avec conviction.

Il a réponse à tout, un plaisant enclin à la démonstration et retombe toujours sur ses pattes. Même lorsqu’il évoque la Création 45 minutes après avoir entamé l’explication du prénom de sa fille…

Je dois ruser. Et de ces efforts –sans lesquels je serai réduit à l’impuissance– je lui suis redevable. David est de ces gens dont on sait très vite que nous ne les oublierons pas. Armé de sa kippa de velours rouge et de ses chaussettes assorties, il interpelle le fond de soi, rien n’est anodin, même le déballage de ses liqueurs un samedi midi après l’office : son « after ». Le kiddouch (lunch offert par un membre de la communauté après l’office du shabbat) à peine achevé, il lance l’invitation à qui veut l’entendre et le voilà, une minute après, chef de file d’une procession éparse d’une dizaine de personnes (hommes, femmes, enfants) sa coiffe de vison chatouillant son front, une espèce de Moise (avec qui il partage la date de naissance et certainement beaucoup d’autres choses), le visage barré d’un sourire. Chez lui Becky nous accueille de son sourire et ses fameux gâteaux maison, Ora dans les bras, Tif’eret entre ses jambes, toutes trois élégantes.

Dans le séjour, l’apéritif attend : une douzaine de bouteilles. Depuis les étiquettes il déroule des rouleaux d’explications si bien que de la petite assemblée d’alcools sur la table se dégage une mystique biblique et nous sommes tous, invités de dernière minute ou proches, suspendus à ses lèvres ivres de mots.

– Le judaïsme n’est pas une religion !

Il s’empourpre dès que sa pensée est saisie d’une évidence. Ça coule de source pour lui. Et ça finit par couler de source pour nous, trente minutes plus tard de développements.

Retour à l’entretien accordé un mois plus tôt chez lui. Lorsque j’essaie d’installer mon homme dans un cadre il s’en échappe avec l’énergie d’un hassid (un saint) entré par erreur dans un sex-shop. Il suffit que je qualifie de religieux son environnement familial pour qu’il me stoppe gentiment mais ferme, et m’invite à réfléchir sur le sens des mots.

– « Religion » est un mot intéressant, qui peut être adapté à plein de choses mais qui est étranger au judaïsme.

– C’est une approche personnelle ?

– C’est une approche juive. 2000 ans d’exil ont conduit les Juifs à adopter des termes étrangers pour exprimer ce qu’ils sont. Mais étrangers, ils le sont. A la religion. C’est une perspective, une terminologie sur la spiritualité, qui n’est pas juive. Tu es Juif. Que tu manges du porc à Kippour ou prie 3 fois par jour. C’est en toi. Fais en ce que tu veux tu ne peux pas te l’ôter. Etre Juif n’est pas qu’une succession d’actes ou de prières : il y a un ressenti dans chaque mot, chaque action. On exerce sa judaïté au quotidien quand nos actions sont dictées de bonnes raisons. Respecte ton père et ta mère ! Tu as beau le dire tous les matins, si tu ne le fais pas concrètement : ça n’a aucun sens.

Voilà pourquoi il exècre la religiosité : le zèle dans la pratique peut en corrompre le sens.

Ce qui est bien avec mon rabbin, c’est qu’en dépit de son titre, ses responsabilités, on peut tout évoquer. Du coup je déballe ma besace de poncifs. En bonne place, l’exclusivité supposée du judaïsme, cet hermétisme à l’autre dénoncé par certains, antisémites ou non. Il bondit :

– Parlons d’exclusion. De quelle perspective te sens tu exclu ? est-ce que tu te sens exclu d’un groupe qui cherche à te convertir ou tu te sens exclu d’un groupe qui te dit « mec, tu es super bien tel que tu es ; si j’ai quelque chose à te dire, c’est pas de suivre ma voie, j’ai 613 commandements. T’as vu le job ? Je ne te demande de n’en suivre que 7. Tu saisis ? Plutôt que ceux qui disent « regarde, moi j’ai raison, fais comme moi » moi je dis  «je te respecte comme tu es, respecte moi comme je suis». Lequel est exclusif ?

David est jeune, de trois ans mon cadet. Sa petite barbe en broussaille tend au roux et son visage est perpétuellement éclairé. Il est mince, très mince, son style est étudié : basket ou chaussettes toujours assorties à sa kippa rouge. Ou verte. Un jour que nous étions seuls dans la solennité de l’estrade où il officie, il écarte ses bras comme s’il amassait un maximum d’air pour mimer une prise de judo. Se rendait-il compte alors de l’incongruité de l’instant ? Bien sûr que non ! David est un et indivisible : il doit être pris dans son ensemble et tant pis s’il ne prévient pas quand il se produit.

Sa personnalité est si vive qu’elle déborde constamment de son titre et je dois me rappeler que mon judoka fin amateur de bières allemandes est aussi autorité de la communauté, directeur d’école et lettré érudit.

Car le rabbin est aussi un grand lecteur, il prodigue généreusement ses avis sur les auteurs –du barbu coiffé d’un schtremel à l’hirsute alcoolique californien– et même sur ce terrain, je dois m’accrocher pour suivre.

A propos de Céline :

– Quelle plume ! Mais humainement… quelle pourriture !

Hemingway :

– Il a surtout eu la chance de côtoyer des grands (Dos Passos)

Steinbeck :

– Il a tout compris.

Il a ses propres références, certaines se retrouvent même au revers de l’une de ses vestes, en couture sur la housse de ses Tefillines (phylactères). Même Si Becky signale d’une moue qu’elle n’est pas d’accord avec certains…

Invité chez moi, son index continue de parcourir les livres de ma bibliothèque :

– Ah tiens, lui j’ai lu (Kessel) mais y’a très longtemps…

Ma bibliothèque, son seul pôle d’intérêt deux minutes seulement après être entré dans mon appartement. Il a beau sortir d’une grande école d’informatique (Epitech, 5 ans sanctionnés d’un diplôme) les livres le passionnent.

Oui : David est aussi informaticien de formation, spécialiste des relations internationales (il a fait l’apprentissage des Think Tanks aux Etats-Unis), journaliste en agence de presse… A 33 ans il cumule plus d’expériences professionnelles que cinq gars très motivés. A l’entendre, d’autres portes restent grandes ouvertes :

– J’aimerai être pécheur. Ou fermier… celui qui fait naître des animaux a un rapport direct avec la Création…

Allez savoir : tout semble à sa portée. Peut-être est-ce dû à ses grandes facilités cognitives, à la conviction profonde qu’il attache au moindre de ses actes… la raison est plus profonde que cela. David est un homme porté. C’est ce qui l’élève constamment. Au rayon cacher d’un mini-market comme au pupitre, il a toujours en lui cette réserve de sens disponible. Un matin du 9 janvier 2015 je lui propose de se joindre à moi pour quelques courses à L’hypercacher de Vincennes : il a la permanence à tenir à la synagogue et il décline. Son sérieux –la synagogue était vide cette semaine là– nous sauve la vie à tous les deux. L’après midi de ce jour funèbre, il prie avec ferveur, entonne de toutes son âme les psaumes lus en ces circonstances (les Téhilimes).

Qui mieux que lui peut en exprimer toute la puissance ?

Au Minyan improvisé (assemblée de 10 hommes Juifs) en secours à un membre souffrant de la communauté :

– Merci d’être venus. (les fidèles sont engourdis, l’œil hagard, il interpelle) Mecs : la force de ces psaumes est cosmique !

Qui mieux que lui peut détacher la religion du croyant en sublimant l’évidence de la foi ?

Il la scande, ses yeux s’écarquillent, invite à se détacher du consensualisme, de la solennité assommante de certaines pratiques : le judaïsme transcende la vie.

– Ne cherche pas toujours à comprendre ! Fais et faire donnera le sens.

Les stéréotypes en prennent un coup. Les institutions aussi.

– Alors quoi : c’est un papier qui va déterminer ton identité ? Ce que tu es tu ne peux le cacher, c’est évident ! Vis avec et trouve ton chemin. Ce n’est pas en accomplissant strictement les mitsvots (les commandements) qu’on est Juif, c’est en vivant conformément à elles. Etre Juif c’est d’abord être un fils, un père, un mari, un citoyen. Un fils parfait : ça n’existe pas ! CA N’EXISTE PAS ! Essaie d’être juste d’être bon. Même médiocre. Mais essaie ! Sois un bon fils, un bon père, un bon mari : un bon Juif.

Charlie Hebdo, tuerie à l’Hypercacher. Record de départs en Israël de Juifs Français : il s’en désespère. Lui qui a quitté New York pour officier dans une petite commune proche de Paris.

– Judaïsme n’est pas que sionisme ! Et encore pas un sionisme aveugle comme prétexte à une fuite. Enrichis ton pays d’accueil. C’est un commandement : sers le royaume où tu te trouves. Son intérêt est le tien. Les Juifs qui partent ont un problème avec eux-mêmes. Ils ne savent plus qui ils sont. Les Juifs Français oublient qu’ils sont Français.

Le rabbin Dahan fustige les pessimistes, râleurs alarmistes qui n’ont que ce mot à la bouche : partir.

– Agis ! Si l’Aliya (retour en Israël) est ton chemin, fais-le. Mais si tu pars pour de mauvaises raisons, questionne-toi au lieu de fuir, te plaindre. Agis sur ta vie au lieu de la subir. Il n’y a pas de fatalité, rien n’est écrit : tu as tout pouvoir sur ta vie. Sois proactif !

Les gens aiment se morfondre. Soyons heureux ! Etre Juif c’est être heureux. Tu as un trésor et c’est ton âme : pourquoi te plaindre ?

Tout est si évidemment positif avec lui que je me dois de lui rappeler les haines dont est victime notre communauté.

– Moi les Soral, les djihadistes, les Dieudonné : j’ai aucun problème avec eux. Ils sont convaincus de leurs élucubrations. Je peux parler avec eux (il a interviewé un fondamentaliste d’Europe du Nord) mais j’ai mieux à faire avec ceux qui cherchent à comprendre. Avance ! Ne concentre pas ton existence de Juif à combattre l’antisémitisme. C’est comme dans la chanson : je n’ai peur de personne…♫

… Et la Torah est substituée à la Harley Davidson sous le regard interloqué de son auditoire.

– Que penses-tu de l’exhibitionnisme outrancier de nos coreligionnaires ?

– Les grosses voitures, l’arrogance, l’argent : les Juifs ont une culture de la victimisation parce qu’on a toujours été persécutés. Le temps présent est une miette dans l’Histoire de notre peuple. La servitude en Egypte, les interdictions du Moyen-âge, les goulags de Russie…

A la contrition des aînés sortis des camps succède l’exhibition des générations qui n’ont pas connu la persécution. Evidemment, il y a mieux à faire de son argent. Mais, même s’ils pourraient consacrer leurs moyens à d’autres choses, doivent-ils s’excuser de réussir ?

– Que dis-tu à celui qui voit en nous une communauté exclusive, convaincue de sa supériorité ?

– Le Juif n’est pas supérieur au goy ! Nous n’avons pas été meilleurs que les autres, nous avons accepté la Torah que D-ieu nous a proposée… en dernier ! On dit qu’Il l’a proposée à tous les autres peuples avant nous. Les autres ont d’abord dit : c’est quoi les mitsvots ? Les Juifs l’ont acceptée et demandé ensuite. Fais et faire donnera le sens. Même si tu doutes, même si tu n’es sûr de rien. Lorsque Moise est descendu du Sinaï avec les tables de la loi, les Juifs n’ont pas trouvé mieux que de construire le veau d’or ! En hébreu il n’y a pas de peuple élu, il y a un peuple aîné. Et alors quoi ? Est-ce contesté que le judaïsme soit intervenu dans l’histoire avant les deux autres ?

– Assurément, sur ce point là : non. Pas de complexe de supériorité donc ?

– Non ! Si le judaïsme n’est pas prosélyte c’est parce qu’il n’a pas vocation à changer la nature de l’autre. Nous travaillons à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Moi je te demande juste de respecter 7 commandements et toi, tu voudrais te taper les 606 autres ? Reste comme tu es, respecte moi comme je te respecte et nous pouvons vivre ensemble. Arrête de te poser des questions si tu dois cacher ou afficher ta judaïté. Fais comme tu le sens. Les Juifs de France ont peur de ce qu’ils sont.

– Tu n’as aucun souci à marcher dans la rue avec ta barbe et ta kippa ?

– Quel souci ? Celui qui doit avoir un souci est celui que ça gène.

– Quel regard portes-tu sur les Juifs du dimanche, ou plutôt les Juifs du Kippour à l’image de ceux qui ne mettent les pieds à la synagogue qu’une fois dans l’année, dans les dix dernières minutes du jeûne ?

– Ils ne sont pas plus ou moins Juifs que moi.

– Et notre fameuse solidarité ? Celle qui a tant préjudicié à Ilan Halimi ?

– Tu veux que je nie ça ? Non. « Ahavât Israël » tu dois aimer le peuple d’Israël. Il y a un véritable lien entre nous. Oui nous sommes riches. Pas d’argent mais de liens. Il y a un devoir implicite de vivre son judaïsme en communauté. Lorsque tu pries à la synagogue, tu ne connais pas les trois quart des gens qui t’entourent, il y a un lien qui nous unit. (Il saisit d’une main la bible toute froissée qu’il emporte partout) La Bible c’est notre album de famille. Moise, Abraham… ils sont tous de la famille !

Les mots sont simples, balancés depuis un pupitre ou derrière un caddy de supermarché et ils sont vrais. On a honte de douter ou d’être triste en présence de David. C’est une insulte à sa bruyante sérénité.

Il a pourtant besoin de grande concentration chaque fois qu’il lit le texte sacré, quatre fois par semaine. Quatre heures avant il se lève pour se mettre en condition. Certains sont absorbés comme lui, d’autres échangent des banalités. Aucun ne le perturbe. Il est notre connexion avec D-ieu. Le courant passe bien entre Eux lorsqu’il bute sur une syllabe, répète plus fort un mot de la Torah (lue sur parchemins sans indication de voyelles ou de tonalités). Ces lectures au plus proche du sens nécessitent un travail éreintant chaque semaine. Tout comme le texte doit être lu avec profondeur, une sonorité précise, les logorrhées de David en conclusion de lecture répondent à l’exigence de son discours.

« Puissant » dira une fidèle occasionnelle.

Les applaudissements après une conférence ou les félicitations qui s’élèvent en vagues dans l’assistance ne sont pour rien dans le don de lui-même quand il s’exprime. Au détour d’une conversation avec un membre de sa communauté on découvre tout ce qu’il lui apporte, dans ses visites aux personnes isolées ou sa douceur quand il écoute en silence. Et tant pis s’il défaille parfois, pris d’un malaise après des heures de prières. Il doit les dire.

Je suis surpris de l’intention qu’il met dans chaque prière, que l’assemblée récite du bout des lèvres –peu en saisissent la portée– et lui qui s’exclame, ponctue chaque mot d’une exclamation, le poing fermé.

Il y a des gens comme ça qui nous grandissent, donnent de la valeur à nos chuchotements lorsque, penchés sur nos livres de prière, on récite sans rien comprendre des pages et des pages de louanges. David Dahan donne du sens à cette substance sans lui versatile, facilement interrompue d’un bavard, d’un enfant qui passe entre nos châles.

– Ce sont les enfants qui amènent les parents à la synagogue. Laisse-les rire, parler pendant la prière : ils se sentent bien et leurs parents aussi.

Sait-il comme ces mots résonnent ? Comme ils excusent les bavardages des autres, les grands, qui s’agitent en fond de la salle, claquent leur paume pendant qu’il prie? Il arrive à donner de l’importance à cette nonchalance et à l’impertinence du moment – le silence est plus que jamais de rigueur lors de la lecture de la Torah. Une harmonie. A ceux qui s’en offusquent il les convainc sans le dire d’aimer ces perturbateurs… « Ahavât Israël ».

David ne gronde pas, ne réprimande pas les enfants à l’école juive dont il a la direction, ne collabore pas à la paresse d’une formation dispensée un jour par semaine, plus ou moins suivie par les parents. Au contraire, il met le doigt sur l’incohérence du demandeur malhabile, interroge les parents sur le sens qu’ils donnent aux cours religieux de leurs enfants.

Car le judaïsme est parfois galvaudé en business, en témoignent les préparations à la lecture de la Torah dont doit s’acquitter tout garçon arrivé l’âge de ses 13 ans.

– La Bar-Mitzva ne s’arrête pas à 13 ans ! Elle ne se termine pas avec la fête, si somptueuse soit elle.

David déteste voir sa mission comme un job, responsabilise au risque de fâcher les mères qui se réveillent un jour en se demandant si leur fils de 12 ans connait sa paracha (chapitre de la bible correspondant à la date de naissance).

– Y’en a qui monétisent la formation… je ne peux pas fonctionner comme ça. Je ne vais pas me faire payer pour être ce que je suis !  Je peux seulement montrer à celle qui voit la Bar-Mitzva comme un jour à « éclater tout le monde » qu’elle peut sans débourser un euro arriver à un résultat bien plus profond. Aller à la synagogue régulièrement par exemple. C’est intimidant pour un gosse de devoir prendre la parole devant une assemblée qu’il ne connait pas. S’il fréquente le lieu et les gens, le jour de sa Bar Mitsva lui sera naturel, gratifiant.

Derrière l’irritation du rabbin il y a surtout la volonté de magnifier une cérémonie originellement conçue comme une formalité par le demandeur en véritable entrée dans le judaïsme actif, responsable, sous la bienveillance de D-ieu. Et je regrette de ne plus avoir 12 ans.

Il est rare passé quelques cheveux blancs et épreuves de se sentir aussi bien grâce à un autre mieux inspiré. Incongru de trouver dans la solennité de l’uniforme une espièglerie génératrice de prodiges. Encore plus de se retrouver en découvrant par le regard, les mots d’un autre ce que l’on est et ce à quoi l’on aspire vraiment. Il est de ces individus qui transcendent la réalité pour donner un sens aux éléments les plus anodins. Le rouge est sa couleur, D-ieu a du le marquer pour avertir les gens qui le croisent : merci David, merci d’être tout simplement.

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