Capitaine d’Aran

Gens

capitaine d'Aran

Il encaissait bien le salaud. Mais un direct du gauche suivi d’un crochet du droit, un petit pas sur le coté, et sa joue s’offrait totalement à moi. Je n’eus pas la force de lui asséner un coup de pied bas en souvenir des heures suantes mille fois répétées en salle, gamin, rue des Pyrénées. Mais je terminai la parade d’un très beau direct du droit qui fit s’écrouler ce lourdeau d’Irlandais. Et jetai un coup d’œil poché derrière moi :

Jérôme s’en tirait assez bien avec le sien. Mais son homme tenait encore sur ses jambes et je dus les arrêter là : mon ami n’avait jamais entendu parler de bagarre qui s’arrête. En plus, il fallait bien l’avouer : on l’avait bien cherché.

Mais on avait perdu aujourd’hui au stade de Dublin et on se faisait un devoir d’imposer un triomphe modeste aux Irlandais. On décida de rentrer dans le pub, la chaleur nous glaça un instant, contrastant terriblement avec le froid qui régnait sur la côte. On avait vingt ans, en vacances sur l’île des Vikings. La musique faisait partie du décor et le meublait à outrance. C’était fort, ça faisait mal aux oreilles et la fumée brûlait les yeux : on était bien.

«  Regarde, personne n’a touché à nos bières !

C’était vrai : nos Guinness étaient intactes, la mousse et la fraîcheur en moins.

«  Laisse, me dit Jérôme, je vais en ramener d’autres ».

Et il partait au comptoir, le cul noir de cette eau mi-douce mi-salée qui tapisse le bitume du port et fait briller les lumières la nuit. Je regardais autour de moi mais aucune rouquine assise sur un tabouret, fredonnant un air populaire, ne m’attendait. Au diable les brochures du Tourist Office de Dublin ! Vite qu’on retourne se saouler et en lever quelques-unes à Galway ! Jérôme revint, deux chopes noires débordantes à la main.

« Y a que dalle ce soir ! dit-il en regardant encore autour de lui, dans l’espoir d’en voir une. A mauvaise fortune, bon cœur ! ».

Et nous trinquèrent gaiement. Le petit groupe qui avait défoncé les tympans des pauvres îliens d’Aran arrêtèrent leur rock assourdissant et la batterie céda la place à une guitare sèche : un gros bonhomme du coin prenait la relève. J’avais beau avoir les oreilles qui bourdonnaient des lourdes baffes que m’avait infligé l’autre salaud dehors, la mélodie mélancolique que le gros gars grattait sur l’estrade me charmait, m’enveloppait et finalement, me possédait. C’était ça l’Irlande : des gens froids en apparence, des poètes bourrus en dedans.

Je n’y comprenais rien mais je mettais avec une facilité artistique des images sur la chanson : des petits gamins en casquette qui couraient avertir la milice locale du Sein Fein, des hommes grands et forts qui haranguaient les foules à Cork, le poing levé, de belles résistantes aux boucles brunes et rousses préparant les fusils de garçons fougueux des campagnes, qui ne connaissaient rien de leur histoire, mais étaient nés avec cette haine des Anglais, des casques et des chaussettes remontées des soldats de Sa Majesté, se promenant en rang serré, la mitraillette lourde collée contre leur poitrine.

«  Encore dans tes délires, l’Ecrivain ?

– Peut-être, je sais pas. Ca va tes jambes ?

L’Irlandais l’avait travaillé aux jambes pendant plusieurs minutes de boxe peu académique.

– T’inquiète, demain je courrai assez vite pour te mettre dans le vent !

– Tu ne courras pas bien longtemps alors : cette île est plus petite que le 1erarrondissement de Paname ! ».

C’était vrai, en tout cas pour la petitesse de l’île sur laquelle nous nous saoulions depuis notre arrivée la veille au soir. Inis mor était la plus grande des trois îles que l’on appelait sous le nom d’ « Iles d’Aran ». Neuf cents habitants, en y comptant les bovins qui tapissaient le sol calcaire de l’île de leurs larges et crémeux étrons.

« Je sais pas si on va s’emmerder ici mais tu y trouveras sans doute plus d’inspiration qu’à Salthill ».

Salthill était la ville côtière à quelques kilomètres de Galway où l’on s’était retiré après avoir couvert la défaite du 15 tricolore pour un petit canard sportif de la capitale.

« J’espère ».

Mais déjà mes espérances se muaient en certitudes tandis que mes yeux fatigués s’accrochaient à une mâchoire étroite, parsemée de poils durs irrégulièrement dispersés sur un visage émacié.

– Tu vois le type à la casquette de marin assis dans un coin, là-bas ?

Je désignais les petites alcôves sombres près de l’entrée où des banquettes de cuir rouge circulaires entouraient à moitié des tables épuisées.

– La vache ! Il a une pure tête de matelot ce gaillard ! ».

Oui, ce gars-là avait une tête de loup de mer : un visage long, dur, des yeux invisibles rentrés sous des arcades osseuses, le cheveu court mais assez long pour dépasser de la casquette de capitaine vissée sur un cou aussi abrupt qu’une falaise. J’imaginais un corps long et sec derrière la table, un costume de commandant de haute mer usé mais respectable, des mains veineuses qui avaient dû connaître de longs instants à serrer des filets de pèche tranchants, des mains glacées par le froid de la mer noire dans une tempête qui obscurcissait tout, même le soleil qui avait dû un jour briller dans ces petits yeux immobiles.

« V’la un gars qui mériterait de figurer dans un de tes bouquins !

– C’est ce qu’on va vérifier.

Plein d’assurance, ne titubant même pas malgré les huit bières qu’on s’était enfilées chacun, je me dirigeai vers le comptoir où un petit Irlandais écoutait, nostalgique peut-être, ému sûrement, la complainte virile que fredonnait la guitare.

– Hi ! Who’s that guy ?

Le ton direct avec lequel je m’étais adressé à lui ne le surprit pas, mais il quittait à regret l’atmosphère du Connenmarra où il avait dû faire ses armes dans un des bastions de l’IRA.

– Mieux vaut pas t’attarder sur celui-là, mon gars, me répondit-il dans un anglais

guttural à peine compréhensible.

Mes yeux méfiants ne le firent pas fléchir. Il souleva une chope de bière qu’il me mit sous les yeux.

– Y a plus de cœur dans cette bière que dans cette épave.

Je ne pouvais rien en tirer. J’allais quitter le comptoir, le regard accroché à cet homme seul près de l’entrée, la casquette courbée en avant, les mains crispées sur une chope vide où un peu de mousse luttait aux parois.

– Attendez jeune homme, me dit un vieux me retenant fermement mais le bras.

Je me dégageai d’un mouvement brusque et considérai le vieillard : c’était un de ces innombrables faciès gallois avec ces petits yeux noirs et le cheveu ras qui me fixait avec insistance, pitié presque.

– You’re OK ? lui demandai-je, méfiant.

– J’ai vu que vous vous intéressiez à ce marin, là-bas !

Il me montrait d’un coup de mâchoire sec le malheureux et fascinant matelot qui restait imperturbable à la chaleur et la gaieté qui inondaient le pub.

– Yep, lui répondis-je sèchement.

Il me montra d’un de ses coups brusques et malins du menton le comptoir. Je comprenais.

– Hé ! Ramène-nous une demi-douzaine de chopes ! lançai-je au barman ».

On s’assit et Jérôme observait le vieillard qui ne coupait son récit que de longues et bruyantes gorgées de Guinness. Je me demandais quand trouvait-il le temps de respirer, le bougre ! Quoi qu’il en soit, il me raconta une histoire passionnante que je me fais un devoir de vous conter ici en un minimum de phrases possibles.

Aussi bizarre que celui puisse paraître, cette vieille branche avait travaillé dans le passé et était devenue un matelot, un « fameux » même nous dit-il, de sa voix enrouée par l’alcool. Son accent guttural d’Irlandais agrémentait le récit d’une authenticité savoureuse mais je n’arrivais pas à me convaincre que cet ivrogne en avait été le témoin. Pourtant il le racontait avec force et détails, à grandes lampées de mousse aussi.

Lorsqu’une poignée d’écrivains patriotes –et non des moindres, comme J.M Synge– firent connaître la quiétude des îles d’Aran au public, il avait fallu changer les habitudes pour les habitants d’Inis Mor, d’Inis Mann et de la minuscule Inishere, les trois îles formant les îles d’Aran. Les étables séculaires se muèrent en hôtels et les B&B emplirent les trois îles pour pallier à la déferlante touristique. Les bateaux de pèche ne connurent plus dès lors que la solitude rêveuse des cotes désertes. Leurs propriétaires se reconvertirent en loueurs de vélos et autres agréments qui font des Iles d’Aran une merveille pour le touriste blasé des devantures de pubs et des chants populaires qui empêchent les briques centenaires de Dublin de dormir.

Malgré toute leur bonne volonté les îliens ne purent subvenir aux besoins des vacanciers. Alors, quand un beau et mince capitaine français offrit ses services pour mener à bon port les touristes jusqu’aux îles, les Irlandais, qui parlaient encore le gaélique des deux cotés de la baie de Galway, mirent de coté leur hostilité et le matelot d’outre mer trouva ici une vie fort appréciable.

D’autant plus qu’il avait la gueule du vieux loup de mer tel qu’ils sont décrits dans les œuvres de J. London ou de R.L Stevenson. Et l’aplomb ! Jamais on avait vu un capitaine aussi soucieux de ses matelots, bravant l’océan quotidiennement lorsque, imprévisible et brutal, celui-ci décidait de rétablir sa toute puissance sur les flots. On ne comptait plus les prouesses que l’unanimité des pêcheurs de la baie respectait et admirait. On raconte même, et mon conteur l’aurait vu de ses propres yeux, qu’alors qu’un « bleu », de quatorze ans à peine, bêtement tombé dans les flots déchaînés par une après-midi où il faisait bon laisser les bateaux à quai, notre capitaine s’était jeté à l’eau pour repêcher le novice, en ayant ultérieurement pris soin d’enlever sa casquette et son caban et de laisser la barre et toutes les directives nécessaires à son second ! Et le gamin serait encore là pour me le raconter s’il n’était pas parti suivre une délurée au Nord de Belfast.

Mais le héros n’avait pas que des galons de bravoure à son actif, c’était aussi un solide buveur, un homme poli avec les dames mais jamais trop pour ne pas froisser leurs querelleurs de maris. En fait, il ne semblait pas y avoir de femmes dans sa vie et la seule personne en qui il semblait porter un semblant d’amour était son bateau, « joséphine » (sans majuscule), un chalutier de plusieurs dizaines de tonnes reconverti en bateau de transport confortable et qui menait sans effort les deux trajets quotidiens du port de pécheurs de Rossaveal à Inishmore.

Il s’était si bien ancré au paysage que les habitants du port ne quittaient pas des yeux la mer avant qu’il ne revienne à quai. Alors venait le traditionnel « bon séjour » aux touristes, l’aimable « Bonjour » et « Au revoir » en français à la clientèle éphémère du navire.

C’était devenu un rite que de voir accoster le bateau à Kilronan, descendre les touristes charmés, surveiller les mousses –dont mon conteur avait été l’aîné pendant sept années consécutives– amarrer solidement le bateau aux pontons de fer. Ensuite « Gérard » débarquait en fumant une pipe ramenée de France, allait chercher son vélo dans une remise désaffectée du port, faire la tournée silencieuse des maisons le long de la cote Nord et rejoindre sa chambre à Mainistir, à moins d’un kilomètre de là. Ainsi, et sans avoir jamais adopté le solide accent rustique des Irlandais, il connaissait leur patois et s’essayait même au gaélique, langue vivante sur les trois îles. Gai sans être excessivement enthousiaste, camarade de bistrot sans tomber dans la grossièreté, c’était une figure d’Aran et il était dommage que le cinéaste Robert Flaherty l’ait précédé dans sa venue sur l’île. Il est fort à parier été incontestable que son célèbre « man of Aran » en eut été fortement imprégné.

Mais alors que faisait cet homme inerte, assis à l’écart dans ce pub, auquel personne ne faisait attention, méprisait presque, tandis qu’on dansait et chantait ?

Bien qu’il n’en eut jamais la connaissance, mon conteur était persuadé que cette apparence si dure devait cacher une douleur profonde, sans doute une femme. On ne savait rien de sa vie sur le continent, encore moins de l’endroit précis où il avait débarqué ici, un jour, à l’improviste. Toujours est-il que tout le monde sur l’île savait que plusieurs fois dans la journée, le matin après la première traversée de neuf heures, le soir après la traversée de quatre heures, il allait à l’extrémité sud de l’île, là où les falaises offrent un spectacle sublime, les flancs blancs frappés des vagues, amantes insatiables des roches calcaires creusées par des siècles de claques océanes. Vous ne pouvez saisir le sentiment de profonde et grandiose solitude qui vous envahit lorsque, après avoir suivi les chemins caillouteux de ce labyrinthe à ciel ouvert constitué par les milliers de curieux murets qui strient l’île de tous cotés, vous arrivez, minuscule et dominé, face à l’océan qui grogne. Alors seulement vous commencez à comprendre qu’à une quarantaine de mètres sous vos pieds, là où nul autre que les mouettes ne peuvent aller se nicher, la nature orgie délibérément, violée inlassablement par les vagues perverses et violentes qui fouettent, étés comme hivers, la pierre qui hurle.

Il faut se hisser aux extrémités les plus fragiles pour contempler le spectacle. Puis on revient silencieusement au centre de l’île, ensuite au Sud est, là où l’eau se présente sous la forme de timides vagues qui sculptent gentiment le sable fin, le sentiment puissant d’avoir vécu quelque chose de grand.

Gérard adorait contempler l’étendue bleue légèrement arquée devant lui, sentir le vent soufflant froidement sur les joues, s’adonnait à cela et rien d’autre, perdu dans une méditation dont lui seul connaissait les dieux.

«  Alors je sais pas… Je sais vraiment pas… » me dit Kenny, le visage d’un homme qui ne comprend pas, qui ne sait pas.

Par un mauvais jour qu’ici on qualifie de « gros temps », Gérard avait quand même voulu entreprendre la traversée. Une quarantaine de touristes attendait, inconscients et impatients, au port de Rossaveal. Les deux matelots -dont Kenny- avaient dissuadé leur capitaine mais il était si décidé, si fort dans ses yeux que les mousses ne purent qu’obéir sans songer un instant que la simple décision de rester ici, à quai, aurait mis un terme à l’obstination du Français. Ils étaient donc partis, tous les trois, à bord du « Joséphine ». L’aller fut silencieux, les marins enchaînant mécaniquement les manœuvres, pressentant le pire, tandis que chaque action contenait sa part de danger.

Un effort inhabituel doublait tous les actes, le bateau lui-même semblait avancer à regret. C’est à cette occasion que l’on vit les plus beaux phoques qui regagnaient la cote, leurs grosses dorsales noires paresseuses émergeant à peine des vagues qui commençaient à s’agiter. A Rossaveal, une foule de touristes frissonnait en attendant le ferry. Une fois arrivés, les deux matelots s’activèrent et durent montrer un visage bien inhospitalier aux curieux qui embarquaient, appareils photos et caméras aux poignets. Le capitaine les saluait, accumulant dans sa main les petits carrés blancs qui permettaient aux touristes d’embarquer.

Lui-seul ne semblait pas troublé par la houle, quelques mètres plus bas. Lorsque tout le monde fut à bord, il leur adressa un message de bienvenue de la cabine et entreprit la marche arrière pour prendre le large. Kenny et son compagnon s’exécuèrent en silence, osant à peine regarder par-dessus bord. Il le fallut pourtant quand, bâtarde et salope, une vague de deux mètres frappa la coque droite du bateau, provoquant un léger balancement. Les passagers s’enthousiasmaient, les matelots savaient que l’enfer allait commencer.

Et il commença, brutal, méchant, pervers. Le bateau fut ballotté de tous cotés, le capitaine donna l’ordre de quitter le pont et personne ne l’avait attendu pour accrocher sa ceinture. Un silence plein de torpeur régnait dans la grande salle aux petits hublots où les passagers sautaient de leur siège à cause du remous de plus en plus violent. La traversée s’annonçait difficile et personne, pas même les matelots, ne s’attendait à ce qui allait arriver.

Il y eut d’abord un ballottement croissant qui fit chavirer le navire cinq bonnes minutes, assez pour affoler l’ensemble des passagers. Puis la tempête fonda sur eux et les maintint jusqu’à la fin dans une atmosphère oppressante. Dans le bateau, les passagers n’ont aucune prise sur leur vie, laissée le temps de la traversée aux mains du commandant. Et le commandant avait des doigts de fée quand il s’agissait de négocier une vague, de contourner un creux, de replonger dans le cœur du gouffre après avoir gravi une montagne d’eau salée. Mais l’écume envahissait le pont et le ciel s’était obscurci dès les premières minutes de la tempête. Maintenant il fallait toute l’expérience d’un marin aguerri pour se repérer dans la tourmente, naviguer à la mémoire, ne pouvant plus se fier aux instruments de navigations que la tempête rendit fous, quittant le Nord pour mieux perdre le sud. Et le vent soufflait avec une telle force que lui seul semblait conciliant avec le bateau car sa force était telle qu’une infime saute d’humeur aurait suffi pour faire rouler le bateau pendant des heures avant de lui faire rejoindre le fond.

Au lieu de cela, l’haleine divine se contentait de maintenir le bateau sur un cap approximatif, censé se rapprocher du plus difficile accès des trois îles. Pour une raison que personne encore ne s’explique, se contentant d’accuser la folie, le capitaine n’entreprit pas de ramener le bateau au port. Il contourna l’île par le sud et se rapprocha dangereusement des falaises tueuses. Là, Kenny assista au spectacle le plus terrifiant de son existence.

Libérée par les dieux des profondeurs marines, la folie du capitaine s’empara du gouvernail pour le mener dans une danse maléfique avec les flots. Kenny, comme son matelot, avait depuis longtemps abandonné son poste, après avoir vérifié les ceintures des passagers et regagné difficilement le poste de pilotage où, seul en communion avec les forces de l’océan, le capitaine se livrait à une approche éhontée des falaises.

Il semblait, contre toute logique, qu’il avait décidé de faire débarquer aux pieds des roches immenses. Et ses hommes assistaient, pétrifiés, à la manœuvre. Elle dura deux longues heures que la pendule numérique affichait, imperturbable, au-dessus de la casquette du capitaine sous laquelle son visage jubilait.

Dans la salle des passagers, la terreur avait cédé la place à la folie et l’on put reconstituer à partir de l’épave du « Joséphine » ce qui avait bien put se passer sur le navire rebaptisé par la suite « Erasme » : pris de panique et sans aucune confiance en l’équipage, les passagers s’étaient en majorité détachés afin de fuir le bateau par les hublots trop petits. D’autres, mieux inspirés, avaient serré contre eux leurs enfants dont on trouva un étouffé. Mais leurs efforts leur nuisirent mortellement : tandis que la plus sage et la plus rationnelle des décisions aurait été de rester fermement attaché à son siège, le bris des hublots à l’aide des extincteurs laissa entrer par torrent des trombes d’eau qui envahirent la salle et noyèrent ceux qui étaient trop gros pour s’enfuir.

Le fait alourdi considérablement le bateau et compliqua fortement les manœuvres du capitaine. Entreprise unique dans l’histoire d’Aran, le bateau put s’échouer entre deux énormes rochers aux pieds des falaises. Jamais Kenny ne les avait vues d’aussi près et leur image resterait à jamais gravée dans sa mémoire. Mais ce qui le terrifia pendant de longues nuits ce fut la volonté imperturbable du capitaine à diriger le bateau, la figure tordue d’effort grimaçant à un Poséidon vaincu.

«  Il était fou alors, complètement aliéné… »

Jamais je ne saisis aussi bien le sens du mot « folie »: en pilotant le bateau contre ces falaises le capitaine était passé outre toute raison, plaçant le feu sacré de l’artiste avant la vie des passagers. Car prouesse était faible pour qualifier ce qu’il avait accompli : la mort de tous les passagers mise à part, la stabilisation du navire aux pieds des falaises, parvenir jusqu’à elle par une mer, d’une violence inégalée de mémoire d’homme, aurait fait entrer cet homme exceptionnel directement dans les annales du courage et de l’art. Au lieu de cela, c’était un marin sans bateau qui buvait sans plaisir sa bière dans un coin sombre du pub, entouré de personnes qui l’avaient tous à un moment de leur vie placé dans cet espace candide et merveilleux de notre cœur, où trônent nos héros d’enfance.

« Il n’y a pas eu de suite au désastre ? demandai-je.

– Vous voulez dire la justice ? Non, personne ici n’a jamais vu de juge et nous ne tenons pas à en voir un. Il y a pourtant eu une petite enquête par les autorités de la baie de Galway mais ils n’y comprenaient rien. D’ailleurs il faudrait toute l’expérience et des années de vie commune avec le cap’taine pour comprendre qu’il n’aurait pas dû contourner l’île et l’approcher par son coté le plus inaccessible. Il est fou, je vous dis. Et la seule image que je garderai de lui quand je mourrai sera celle d’un commandant sur la passerelle de son bateau, face aux falaises qu’il a vaincues, avec à l’arrière des dizaines de cadavres ruisselant, heureux ».

La voix de Kenny s’éteignit, la lapée qui s’en suivit devait être très amère. Jérôme avala, ému, une gorgée de Guinness et moi, je regardais avec fascination le marin aux yeux invisibles de l’autre coté de la pièce. Moi, j’avais compris.

25 février 2001

(nouvelle lauréate du concours national « l’œil sauvage » hiver 2001)

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