Rencontre avec une évidence

Gens, Rencontres

Margaux Lecolier

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Dans la houle des âmes qui s’élèvent, il y a celles qui remontent le courant sans faire de vagues, avec pour seule volonté être juste. Juste avec le public, juste avec l’auteur, juste avec elle même. C’est là que tout commence avec Margaux. 

Voix aiguë et ton posé, la comédienne et danseuse accepte mon invitation, lancée à l’issue d’un banal échange téléphonique. Elle est la future professeure de ma fille et à ce titre, mérite toute mon attention.

Un vol de reconnaissance sur son profil et je vois que Margaux a l’écrit en affection. Conjugué à ses autres talents, la personne m’interpelle. Nouvel échange, malhabile celui-ci, et après quelques très courts silences l’idée d’une rencontre est lancée.

Quarante huit heures plus tard Margaux m’envoie son accord suivi d’un point d’exclamation. Je ne connais ni son âge ni son visage, seulement qu’elle porte son cœur en étendard et ce, dans toute entreprise.

Le théâtre d’abord, puisqu’il n’est question quasiment que de cela sur la toile.

« Le Figaroscope » « Les trois coups » « théâtre on line » « Regarts »  : tous font l’éloge d’une artiste à fleur de peau qui épouse autant qu’elle revendique la sensibilité de son personnage, en l’occurrence Marthe, la femme dévouée et dévoreuse du torturé Louis dans « L’échange » de Paul Claudel. Voilà qui pose la comédienne, reste à découvrir la personne.

Sortie de Métro Tuileries, quatorze heures. Pile à l’heure, élégance et douceur en prime.

Sa voix ne mentait pas : Margaux est jeune, son style étudié sans brusquerie ; en fait il pose l’artiste dans son meilleur rôle : le sien.

Yeux verts et cheveux lâchés tirant vers l’auburn, sourire franc et ton posé, il est très vite décidé de l’endroit où nous installer : un endroit ombragé du jardin. Une proposition anodine sur le choix du siège et Margaux révèle ce que son menton laisse présager : un caractère bien affirmé. Trois phrases d’échangées et voilà qu’elle s’adonne à un étonnant petit jeu : le choix d’une chaise. Elle prend possession d’une, se lève brusquement pour une autre, réessaie la première –l’élue– m’explique tranquillement son choix. Ce gentil manège me laisse pantois mais j’ai tout le temps de l’observer : mince, sacrément jolie dans sa chemise à petits carreaux et son pantalon habillé d’une ceinture tressée, regard fixe : elle est prête. La place de chacun posée, entrée dans son univers.

Après les remerciements d’usage, Margaux revient sur les circonstances de notre rencontre, la réponse profonde qui a suivi ma requête de quelques éléments autobiographiques. En retour : une demi-page d’emportement sincère, une vague de Lecolier Margaux à boire cul sec.

« Je suis très intuitive ».

Elle poursuit avec la trame qui traverse tout son être : « quand tu m’as appelée, j’ai senti quelque chose de juste ». Une intuition qui l’a conduite à s’épancher sans retenue. Quand on cerne le mécanisme qui l’anime, tout est cohérent chez Margaux. Car ses raisonnements ne connaissent qu’une seule source : le cœur.

« Je me suis interrogée sur ce que ça pouvait faire en moi de prendre le temps de me présenter… »

Margaux a 25 ans, de père médecin et mère infirmière, une petite sœur, Chloé, qui suit la voie maternelle. Elle est artiste, comme son père à qui il arrive « de peindre la nuit ». Pendant qu’elle se présente, ses phrases envoyées plus tôt par mail me reviennent :

…tout mon parcours personnel jusqu’à aujourd’hui à été de réunir en moi différentes facettes de mon enfant intérieur qui n’avaient pas toujours eu la place de s’exprimer librement, par les arts (…) mais aussi les voyages ainsi que de très belles rencontres. Aujourd’hui, cet enfant en moi que j’écoute et que je berce m’aide à réinventer la vie, à apporter de la poésie et du jeu dans mon quotidien et à être prête à donner aux autres ce que je perçois, imagine et ressens du monde…

Il y a dans ces lignes une invitation au voyage que la bruyante nature de Margaux -après que je lui en eu fait la remarque- interrompt d’un doute :

« Je me suis demandée après coups s’il n’aurait pas fallu te donner des éléments… plus concrets »

Un comble si je me plaignais qu’un de mes sujets s’ouvre les veines. Je la rassure :

– En lisant ta réponse, j’étais partagé entre le plaisir d’aborder par l’écrit une âme si entière… et l’angoisse de n’avoir rien à y ajouter.

Margaux sourit, m’encourage :

– Je ne sais pas si j’aurais dit oui à quelqu’un d’autre. J’ai perçu quelque chose.

Et c’est au nom de ce « quelque chose » qu’elle m’ouvre son cœur sans retenue.

Elle ne se trompe pas : c’est tout ce que je demande. Quoi de plus concret que la main sûre qu’elle me tend ? L’inflexion nerveuse de sa voix quand elle développe des ressorts intimes pour expliquer, de but en blanc ce qu’elle fait là, maintenant. Ici. Avec moi.

On se sent vivre avec Margaux. Elle est si entière que j’ai l’impression de la connaitre, dix minutes seulement après lui avoir serrée la main.

Margaux est jeune. Il y a ces minuscules taches de rousseur sur ses bras, sa mine pimpante et la débordante énergie de son visage. Mais il y a aussi dans ses yeux une maturité déconcertante. Son corps le crie, avec ces petites rides aux coins des yeux, son cœur l’écrit, quand elle en ouvre les vannes après une seule requête.

Impossible d’obtenir un aperçu Margaux Lecolier : elle est entière, ce qu’elle donne elle le clame et très vite le discours dépasse la demande. Il faut dire qu’elle n’est pas du genre introverti, ce petit bout de femme aux yeux verts et lèvres fines, elle a dans sa besace son lot d’expériences, son lot de vocations.

Le théâtre d’abord et toujours, virus diagnostiqué très tôt par une professeure de CE2 : bonne intuition  puisque depuis ses 9 ans Margaux n’a pas déserté la scène.

Le théâtre parce que le quotidien ne contient pas assez de ressorts pour exprimer ce qu’elle ressent. Le théâtre parce que Margaux sait qu’elle exulte dans la combinaison du corps et du verbe.

« Je n’étais pas très épanouie avec mes camarades… je me prêtais au jeu. Pas farouche, non… mais une envie d’autre chose que ceux de mon âge pouvaient difficilement m’apporter ».

Imaginez un cœur, immense, qui bat dans le corps fluet d’une petite fille au regard adulte. Ce cœur est à l’origine de tout chez Margaux : c’est lui qui la guide.

« Je suis très intuitive » répète-t-elle.

Margaux agit à l’instinct. Une démarche saluée par la vie puisque pour sa dernière pièce « l’échange » les critiques sont unanimes :

« Margaux Lecolier incarne une inoubliable Marthe, « douce-amère », dont tout homme aimerait faire sa femme. Sa diction est bonne, sa présence, forte, sa sensibilité, pétrifiante. Bravo ! » Froggy’s Delight

« Margaux Lecolier se montre convaincante et émouvante dans le rôle de Marthe. » Les trois coups

« Julie Danlébac, Paul Enjalbert et surtout Margaux Lecolier sont parfaitement à leur place » Le Figaroscope

« Margaux Lecolier porte sur le visage l’expression d’une comédienne qui vit son rôle avec passion. Elle ne feint pas l’émotion, elle la distille et la transmet au public avec humilité. Un mot pour Margaux Lecolier, Merci. »  Théatrothèque

« Le puits de lumière sur cette scène c’est manifestement Marthe à qui Margaux LECOLIER prête toutes les nuances de son visage juvénile, doux et résolu. » Theatreauvent

De quoi gargariser n’importe qui. Mais pas Margaux. Margaux sait, sent et ne s’exprime qu’ainsi. Le rôle de la femme exclusive n’est pas un hasard : « j’ai été Marthe, je ne le suis plus »

Née à Paris en 1989, ayant grandi dans XXème arrondissement, Margaux est en quête très tôt d’un moyen d’exprimer ce surplus d’émotions qu’elle ressent :

… Je percevais en moi une intuition forte qui me guidait et me poussait à intégrer tout ce que l’on m’enseignait mais toujours à partir de mon être, de mon propre cheminement.

« Il n’y a pas de hasard »

A l’heure des premières orientations scolaires, Margaux s’interroge sur elle-même, l’école ne lui apporte pas de réponse. Elle en fait le constat après le lycée, ce moment où l’on demande à l’élève ce qu’il veut être au lieu de comprendre ce qu’il est déjà. Ce formatage l’étouffe. En seconde, nouvelle rencontre avec un professeur et l’écriture devient une évidence.

Margaux attache un rôle déterminant aux rencontres. Il y a eu cette institutrice en classe élémentaire, ce professeur de seconde puis Philippe Hottier qui libère sa gaieté naturelle. Une faculté à rire et faire rire que je ne découvrirai que plus tard, à notre second rendez-vous.

Revenons aux rencontres : les lieux aussi en sont et un pays revient souvent : l’Inde. Mais Margaux ne fonctionne pas ainsi, par dates et lieux. Elle ressent partage et libère.

Son parcours est jalonné de ces indices qui l’aident à trouver sa voie. Il faut dire que l’âme est quêteuse puisqu’elle s’interroge très vite sur le sens de la vie, son identité, son expression.

… Je n’avais pas l’impression d’apprendre mais de réapprendre. C’est à dire de retrouver et libérer mes propres capacités intrinsèques d’expression pour les laisser fleurir, s’épanouir…

Après le bac, elle ne s’avoue pas encore une vocation exclusivement artistique. « Mes parents étaient compréhensifs. Mais je ne me sentais pas encore… en sécurité »

La jeune comédienne a besoin d’entreprises intellectuelles, allier la pensée au jeu. Le théâtre est tout cela, l’étude de soi dans le jeu.

… aiguiser l’outil subtil et précieux qu’est l’émotion pour aller au delà des mots et les faire vibrer, résonner dans l’intime ; jouer en s’appuyant sur une simplicité, un mélange d’incarnation entre le doux et le puissant pour rendre audible et visible l’esprit des auteurs et leurs univers.

Margaux se sent proche de la spiritualité hindoue. L’Inde revient sans cesse, à 16 ans elle y cumulait déjà 5 séjours.

Un lieu, des gens et une spiritualité omniprésente avec le tournage de « révolution » un film d’Eric Tachin.

Margaux appréhende les rencontres en expériences qui la construisent : « cette expérience (avec Eric) m’a fait avancer en tant que Margaux autant qu’en personnage du film »

Art et spiritualité sont intimement liés, conçus comme un chemin initiatique : on apprend à passer d’une personnalité à l’autre, d’un rôle à l’autre, et s’explorer.

– Quelle est la part du jeu dans tout ça ?

– Je sais ce que je fais. Je ne m’oublie pas : je suis au service d’un personnage.

Grâce à la connaissance intime qu’elle a d’elle-même Margaux explore ses rôles à fond. Le jeu est conçu comme un assemblage de plusieurs univers : celui de l’auteur, du texte, mais aussi ceux des autres comédiens. Le théâtre est un labyrinthe de miroirs où le jeu du partenaire permet de s’explorer et ainsi chercher des choses en soi qui parfois ne nous ressemblent pas.

« J’apporte au texte le charnel »

Sur scène Margaux voyage. Un périple qui se prépare via une recherche méticuleuse en amont des répétitions sur l’esprit du texte, l’intention de l’auteur. Et quand elle ne joue pas Margaux cherche à sublimer l’instant « donner de la vie là où il n’y en a pas »

…J’ai ainsi perçu la différence entre la créativité purement artistique liée au travail de l’interprète et la créativité propre de l’être qui le relie à son essence et le libère quand il la laisse vivre et résonner dans son quotidien.

Margaux ne se voit pas derrière un bureau, n’aime pas trop le métro, même si elle sait que « des choses s’y passent ».

Transcender la routine comme le texte, je soupçonne un désir d’exister. Et si toute cette recherche était le fruit d’un égo surdimensionné ? Soi au centre de tout est aussi une définition de l’égocentrisme.

Non. C’est une nuance subtile entre l’orgueil de l’acteur et le partage de l’artiste. Et Margaux Lecolier connait sa place. Lorsqu’on la loue, elle libère un râle inaudible emprisonné dans ses lèvres, acquiescement d’un cœur lascif dont le son parvient comme un souffle de l’âme, une confidence dans les draps blancs de la sincérité.

« Si l’on va sur scène, traverser ainsi les personnages, c’est que l’on a quelque chose à dire, révéler aux autres quelque chose de plus que ce que la vie montre de nous ».

Margaux croit au destin, les rencontres en sont les alertes. Elles participent à la construction de soi, permettent de nous ajuster.

« On ne rencontre jamais quelqu’un par hasard, même quand ça nous dérange »

L’autre comme antagoniste à nos aspirations permet de nous positionner, d’opérer des choix. Une trajectoire dessinée très vite pour Margaux avec le théâtre après le CE2. Adolescente elle enchaîne avec les cours Simon où l’on exploite son potentiel comique :

« on ne me donnait à faire que ça ! »

Au sortir du bac, Margaux intègre une école de renom « les enfants terribles » puis le Conservatoire du XIIIème où elle côtoie pour la première fois la fameuse « Marthe ». Elle reconnait avoir eu la chance de jouer ce personnage plusieurs fois. Lors d’une mise en scène collective d’abord, ce qui lui a valu d’être remarquée par François Claudel, le petit fils de l’auteur. Une rencontre qui en amène une autre : le metteur en scène Ulysse Di Grégorio. Six mois plus tard Margaux reprend le rôle de Marthe, qu’elle confie avoir joué autrement.

Depuis une heure que j’échange avec Margaux sa personnalité se profile, elle n’est plus seulement portée par le cœur, son intuition procède d’une nature déterminée, je la sens meneuse, lui fait remarquer, elle confirme :

« Je suis en train de m’en rendre compte »

Lors de sa première interprétation de Marthe, Margaux participe beaucoup à la mise en scène, jusqu’à porter le projet. Avec Eric Tachin, c’est pareil : son rôle glisse d’actrice à co-auteure. Du coup, je déplace un pion sur l’échiquier de ses prétentions et lui demande si, à force de toucher à tout, elle n’ambitionne pas de devenir metteur en scène. Elle opine, avance que ses expériences lui permettent de « ressentir les autres » et enchaîne immédiatement avec un garde fou naturel : le respect des individualités. Elle exècre le totalitarisme dans la direction d’artistes, elle en a fait l’expérience, l’estime « très dangereux ». Elle ne veut pas taire les individualités, déplore les groupes où celles-ci sont étouffées jusqu’à disparaitre.

Margaux Lecolier concède avoir une idée très claire de ce vers quoi elle tend –le choix d’un siège comme celui d’un metteur en scène, d’un réalisateur– mais refuse s’imposer à l’autre, préfère l’amener à une compréhension commune du texte. Je rétorque :

– Mais il faut bien trancher à un moment ?

Et lui fais remarquer son caractère déterminé, son regard fixe, verrouillé, quand elle dit ça. Elle y oppose la vigilance. Mais pas seulement : elle va plus loin, fidèle à ses lignes de présentation :

…Mon intention est de réveiller le plaisir de l’expression artistique sans recherche de but ni d’efficacité mais dans cette attention au mouvement, au silence et à ce qui existe en nous mais qui est encore inconnu et attend patiemment d’être éclairé et révélé… 

A l’étouffement des personnalités Margaux oppose la responsabilité de chacun d’être créateur, la capacité d’être autonome. Une entreprise qu’elle concrétise notamment en enseignant :

J’ai créé des ateliers pour enfants et suis entrain de commencer à en proposer pour les adultes …Je réalise ainsi le pont entre mon travail artistique personnel et ce que je peux apporter aux autres, pour moi cette réunion, cette union entre création et transmission est fondamentale.

Le metteur en scène tel qu’elle le conçoit gère cette somme de créativités. Margaux a la conviction que tous peuvent s’élever. Et ce n’est pas par ambition qu’elle prétend au titre mais parce qu’elle sent que c’est dans ce rôle qu’elle est « juste et utile ». Aujourd’hui elle le sait et l’affirme : Margaux Lecolier doit prendre part au projet pour exceller. A défaut, cantonnée à l’interprétation, elle « se fait mal ».

Si le propos est un peu rude, la nature entière et rieuse de Margaux éclipse le jugement. Qu’elle asseye sa personnalité ou parte dans un éclat de rire enfantin, elle est toujours égale à elle-même, hyper sensible aux  gens comme aux circonstances : elle ne croit pas à la prédisposition des rôles selon des critères objectifs mais plutôt à l’opportunité, la correspondance du rôle à la personnalité de l’interprète, « au moment où il en est dans sa vie ».

Justement, Margaux : elle en est où ? je le lui demande :

– Tu pourrais jouer Lechy (la sulfureuse antagoniste de Marthe) ?

Réponse féline de l’intéressée :

– J’aDORerais jouer Lechy.

– Tu ne te reconnais plus dans Marthe ?

– J’ai un peu compris pourquoi elle était venue dans ma vie, maintenant je passe à autre chose.

Margaux a besoin d’un nouveau rôle de femme, de femme qui s’affirme.

Je repense à ce qu’elle avait énoncé plus tôt : il n’y a pas de hasard. Notre rencontre s’inscrit dans le cadre de cette affirmation et la mécanique Margaux transparaît : rencontre, sincérité, révélation.

Je mets en perspective le contraste flagrant entre son aspect fragile, la douceur de ses traits, de sa voix, et la détermination qui la caractérise et la prédestine si naturellement à diriger.

Margaux y voit une façon différente de mener, qu’il faut « avoir le courage d’incarner » même si elle reconnait que l’entreprise n’est pas évidente. Elle se sent très éloignée de la perception classique de la direction d’artistes mais s’encourage à voir comme d’autres y sont sensibles.

Comme Eric Tachin dont le projet est porté par l’idée de révolution intérieure. Le film s’appuie sur la perception d’une jeune femme du monde qui l’entoure. La personnalité de Margaux innerve le script. Elle reconnait que l’écriture a évolué depuis leur rencontre, « il y a eu quelque chose de pile entre nous dans nos idées et ce que l’on est ».

Un tournage qui dépasse par ses circonstances – équipe restreinte, entre France et Inde– le cadre professionnel pour atteindre l’expérience humaine

« Eric tachin est quelqu’un de très ouvert aux autres, il incarne dans son quotidien les valeurs qu’il prône et en même temps, il doute… »

… pour laisser place à Margaux, qui a changé de posture pendant l’échange – buste penché, genoux écartés, mains jointes, le menton droit– « en mode patron » comme elle le dit elle-même.

Une place assumée, qui n’étonne pas que moi, entre féminité manifeste et esprit viril. Une posture intellectuelle qui, si elle gêne parfois, ne l’empêche pas de nouer des amitiés masculines. Mais rencontre quelques antagonismes. S’ils ont pu contrarier des projets, Margaux s’enorgueillit d’avoir avancé personnellement « je sais ce que je veux »

Comme cette interview, une étape parmi d’autres dans la formalisation de ce qu’elle est.

Avec moi comme avec ses amis, Margaux est engagée dans un processus.

– Tu te serais présentée de la même façon si je t’avais demandé, l’année dernière ?

La réponse ne vient pas facilement mais l’impulsion qui la fait vibrer n’est qu’une manifestation de son cœur dirigeant :

– C’est maintenant que je l’exprime, mais je l’ai senti venir avant.

L’introduction écrite à cet échange était tout sauf anodine. Elle participe au passage que Margaux vit, revendique. Preuve qu’en plus d’être juste, Margaux est une personne profondément sincère.

– Je l’ai vue comme un moyen d’accepter mon propre langage.

Elle revient sur les retours élogieux sur son interprétation de Marthe : « j’ai le sentiment d’avoir reçu ce que j’avais construit, l’impression d’avoir été reconnue pour un travail créé dans mon cœur et non dans l’égo »

Margaux aspire à jouer avec amour, non dans le sentiment amoureux mais avec la sagesse du cœur. Créer l’impact chez le spectateur avec un idéal plus grand que soi sur scène. Un idéal trop souvent ramené à la seule personne du comédien. Ce qu’elle regrette amèrement, écœurement presque.

Cette ambition de vivre le théâtre avec le cœur elle la concrétise lors de la mise en scène collective de « L’échange », en rédigeant une note d’intention pour le dossier du spectacle. Elle y aborde le piège pour le comédien de débouler sur scène dans une démarche égotique.

« Qu’est-ce que j’ai pas dit… »

Dans sa tentative de relier le jeu à la conscience, Margaux vise juste mais se heurte à ce même égo qui fait se lever les boucliers de ses partenaires. L’intention égocentrique de certains comédiens la choque.

– Tu as rencontré beaucoup d’artistes comme toi ?

– J’en fréquente, oui.

Mais elle admet être la seule à sa connaissance à verbaliser son aspiration. Avec moi maintenant comme avec tous ceux avec qui elle échange, l’artiste Margaux a un message, j’en avais l’intuition, elle en concrétise l’expression.

Il serait d’ailleurs réducteur de la cantonner au seul domaine artistique tant cette directive du cœur est inhérente à la façon de vivre de Margaux. Art et vie : tout est lié.

Si elle se concentre sur l’art, elle déplore que « cette porte sensible n’existe pas assez », qu’il soit si « emballé précieusement comme un papier cadeau » alors qu’il est si simple à faire exister, au quotidien. « Il y a plein de gens qui ne vont jamais au théâtre qui ressortent d’une seule représentation avec une façon différente de voir les choses »

L’art pour Margaux est tout sauf une distraction, elle va jusqu’à lui conférer la fonction de soin. Je la fais répéter, elle confirme : « jouer, danser, exprimer c’est prendre soin des autres »

Je digère la belle intention, lui trouve une correspondance aux vocations familiales. Elle acquiesce en riant. L’art comme un soin prodigué aux autres… mais pas seulement : l’art doit révéler et non conforter. Tant pis s’il blesse quand il fait mouche, la justesse prime. Car au-delà de tout il y a la vérité.

« Il y a des choses à transmettre, la peur ne doit pas brider »

Si le théâtre a sa préférence c’est parce qu’il est en contact direct avec le public. Sur scène Margaux canalise les énergies, les émotions : elle en est la révélatrice.

Un rôle qui me comble au-delà de toutes mes espérances (rappelez-vous : à l’origine de tout cela, il y a l’inscription de ma fille au cours de danse de Margaux !).

Prolongement naturel de sa vocation, Margaux Lecolier aime enseigner, « poser le cadre, mettre en confiance, aider l’autre à se réaliser ».

Cette maturité bienveillante transparaît. Rapportée à sa seule personne, je lui fais remarquer que ce cheminement qu’elle a développé et incarné très tôt est le travail d’une vie pour d’autres. Margaux éclate de rire et m’annonce, la voix adolescente, qu’elle se rassure de ses crises antérieures : « je me rends compte que j’ai réalisé à 17 ans ce que d’autres font à 40 ! ». Et conclut, souriante « je gagne du temps ! ».

Cet instant résume tout Margaux : elle rit, débordante de spontanéité, et en même temps trace, sans hésiter les grandes lignes de son existence. Je l’interroge sur le contexte de cette maturité et elle en dévoile un ressort : la diligence de ses parents. Une bienveillance accompagnée d’attentes, parfois lourdes, latentes.

– Tu te sens plus proche de l’un de tes parents ?

– Je me sens surtout plus proche de moi, maintenant.

Margaux tempère plus tard le soupçon d’orgueil que soulève une aussi franche affirmation : non, elle n’a pas l’impression d’être sûre d’elle-même, juste étrangère aux stratégies, avec pour seule intention d’exprimer au plus juste ce qu’elle ressent. Elle ne se réclame pas d’influences, essaie simplement de ne pas tricher avec elle-même.

Cette humilité n’empêche pas les coups de sang, comme lors d’une représentation au théâtre de l’Odéon :

« J’ai eu l’impression que le metteur en scène n’avait pas lu la pièce ! »

Elle y regrette l’absence de fond –que n’exclut pas le divertissement– y voit un non respect de l’œuvre, l’absence de mise au service du texte. Indignée elle prend connaissance de la note d’intention du metteur en scène et se voit confirmée dans sa conviction que l’intrus n’a « rien compris » « il ne sait pas écrire » « il a peu d’idées ».

Le hasard n’a toujours pas sa place car Margaux connait le travail du metteur en scène « amateur, mais bien » et voit à l’Odéon se reproduire le même amateurisme « mais avec plus de moyens ». Point de jalousie mais un sentiment de gâchis. Ses cils se froncent, son front d’albâtre se plisse. Pas longtemps, car la colère n’est pas son truc, Margaux la chasse pour éviter la frustration, opte pour l’initiative « je n’ai pas besoin d’être contre les autres pour dire ce que j’aime : je le réalise »

Elle ne se voit pas critique « je serais bien trop dure ! » renvoie les artistes qu’elle fustige à leurs responsabilités.

Nous quittons le théâtre pour la danse « commencée encore plus tôt que le théâtre », sa première expérience d’expression corporelle, une autre évidence. Elle a d’abord travaillé la danse contemporaine à partir de méthodes somatiques (BMC et Feldenkrais), favorisant la conscience de son propre corps, l’intériorisation et l’écoute  intuitive. Elle a réalisé des performances entre Lyon et Paris au sein de la compagnie « le corps collectif » qui  lui ont fait rencontrer le danseur Quan Bui Ngoc des « Ballets C de la B » et permis d’explorer de nouveaux outils comme la transe émotionnelle.

Depuis, elle s’est tournée vers la danse indienne « une danse rigoureuse, réunissant le sacré, l’intensité et le geste subtil ainsi que le travail de l’émotion » une discipline qui propose un véritable enracinement et convoque de puissantes énergies qui lui offrent la possibilité « d’exprimer par le corps sensations, imaginaire à partir d’un langage codifié mais universel »

Je peine à imaginer son corps blanc, ses traits fins dans un sari, elle me promet une photo, évoque celle trouvée en ligne, prise il y a quelques années…

…« qui ne me ressemble plus ». Oui, une Margaux qui ne regarde pas l’objectif, qui ne sonde pas votre âme est une Margaux amputée de son aura. On glisse sur ce regard lointain tandis qu’on se heurte –parfois s’accroche­– à celui, bien plus présent d’une Margaux de face. Jamais la comédienne n’est aussi vivante que dans l’instant. Un instant qu’elle dirige ou plutôt qu’elle choisit :

« Là, maintenant, c’est le bon moment »

De s’affirmer, de clamer qui elle est, ce qu’elle veut. Par le verbe. Et l’écrit.

– Tu écris quoi : des pièces, des nouvelles ?

– J’écris.

Ecrire lui suffit. En une affirmation Margaux replace l’acte dans sa dimension originelle : le mouvement. « Je sens les transitions en moi ».

Comme toujours avec Margaux vie et art se confondent, « je ne veux pas lutter avec l’autre pour me faire entendre, seulement m’exprimer » et ainsi le toucher sans heurt.

Lors du différend avec les autres comédiens, sur sa note d’intention, Margaux propose de porter seule le fond de sa vision et, à force d’échanges, finit par convaincre. Sans changer une seule de ses lignes. Car pour elle « tout est intention », cet élan originel qui, après le travail concret et le jeu, sera  finalement transmis à l’autre.

Ces efforts sont gratifiants, elle reçoit des retours puissants, ses bras accueillent parfois des corps qui tremblent, des mots qui sonnent justes. Comme cette critique de Saint Loup dans le Nouvel économiste : « Le Verbe s’est fait chair » ; elle s’émeut que son intention ait trouvé écho si limpide.

Un écho qu’elle veut partager : Margaux participe à l’initiative « artistes en herbe » où elle enseigne, au Padma Studio :

Je l’imagine sévère, elle revendique l’expérience qui lui permet de faire ressortir de l’élève sa faculté créative plutôt que le soumettre à une directive « amener l’enfant à partir de lui-même pour créer ».

Eveil à la créativité. Elle aime concevoir l’enfant en apprentissage de lui-même à travers l’expression artistique sans le restreindre à une discipline. [voir une vidéo]

Qu’importe si  l’élève se plante « c’est le chemin qui construit ».

Etre danseur ou comédien n’est pas un but en soi. Les chemins sont pavés de rencontres. Avec les autres comme avec soi. Sur scène notamment lorsqu’elle sort bouleversée, à 16 ans, d’un spectacle « j’ai pleuré après pendant quinze bonnes minutes » et commence à percevoir la place de l’expression dans sa vie.

Margaux n’est pas « fan de » elle reçoit, donne et érige le partage d’émotions en dogme.

La compétition sur scène « ne marche pas avec moi ». D’où l’exigence de sincérité. Dans cette perspective on comprend mieux l’absence de hasard. Comme ces collaborations qui ne se feront pas « avec des metteurs en scène qui mentent » : Margaux ne les comprend pas.

– Tu te fermes des portes ?

– Pour en ouvrir d’autres.

Elle sait que, encline au compromis, elle accomplirait plus de choses. Mais n’en éprouve aucun regret, ambitionne d’être juste, « c’est là où je serais la meilleure ». Le don d’elle-même passe par cela, sincérité et justesse « pour en faire quelque chose de précieux ». A défaut, la mesure lui ferait du mal.

Il y a tellement d’ingénuité et de cœur dans la démarche artistique de Margaux qu’elle incarne avec une humilité déconcertante l’art dans sa définition classique : l’importance prise par le sentiment dans la création. Margaux Lecolier est une artiste qui a du cœur et le transmet avec justesse. Il suffit de la voir et l’écouter parler pour s’en rendre compte. L’élan est simple et pourtant puissant car évident, tout comme son talent.

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