Soirée Transfuge 2/2 ou la vitrine attachante du hasard

Lieux, Rencontres

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Chronologiquement inexacte -la première ayant eu lieu la veille et disponible ici – cette soirée avait quelques arguments pour me déplaire : j’étais crevé et sans attrait pour l’écrivain annoncé. Mais rencontrer des gens est mon leitmotiv et une rencontre littéraire, organisée par Transfuge, ne se refuse pas. C’est donc le jeudi 3 septembre que je reprends le chemin de la librairie Delamain, Paris Ier. Cinq minutes après l’entrée en scène de l’auteur les dés sont jetés : Simon Liberati m’emmerde ferme. Le lieu, lui, ne manque pas d’intérêts…

18h45 : la place de l’autre côté de la rue est animée, on s’amuse à oublier qu’avec septembre sont venues les soirées à moins de 20 degrés, les T-shirts côtoient les imper’ (vive la rentrée). Peu de monde devant la librairie, la veille le libraire m’avait prévenu : ce soir, pas de quoi se bousculer.

En effet, mes chaussures encore tâchées du champagne de la veille caressent le parquet à leur aise, la maîtresse de cérémonie -Oriane Jeancourt- est plantée dans un coin, ses yeux bleus semblent affolés. Bonjour serré, hier elle a refusé mon invitation : en la voyant retirer ses talons, une paire d’espadrilles à la main, j’avais pensé lui faire éviter le pavé… et aborder deux de mes lectures avec elle : « Mourir est un art... » et « l’audience » tous deux publiés chez Albin Michel (on s’en fout, c’est pour la rime).

On me fera remarquer qu’accepter l’invitation d’un inconnu ne se fait pas, c’est vrai : qui sait ce qui aurait pu m’arriver ?

Pour le moment pas grand-chose, Monsieur Delamain est invisible et il est temps de découvrir cet auteur en couverture de mon magazine favori. Son livre « Éva » est derrière moi. J’en prends un et entame ma lecture.

Aie. Ça commence mal, les citations me gavent et insérées dans le corps du texte, elles ont la profondeur d’un manuel scolaire. Mais Oriane a vraisemblablement kiffé : je poursuis.

Peine perdue, les mots sont lus sans m’accrocher. C’est pas maladroit pourtant, y’a un fil, mais rien pour me retenir. Par quel mystère ces mêmes phrases ont provoqué l’engouement de Transfuge ? C’est un peu la raison de ma présence ici, en tout cas ça le devient puisque personne n’aimante ma soif de partages; alors je m’intéresse au thème, à l’écrivain, du moins dans les cinq premières minutes, jusqu’à ce que l’homme en question -Simon Libérati- arrive. Je lis, relis les premières lignes sans rien ressentir : quelque chose doit pouvoir expliquer le coup de cœur du triumvirat de mon magazine préféré… mais quoi ?

Y’en a deux qui ne s’excuseront pas et je dois les remercier : sans eux et quelques autres, je n’aurai pas pondu ce papier. Ils n’ont rien à voir avec Transfuge, Libérati ou la littérature mais leur participation a sauvé ma soirée. Voilà comment ça s’est passé.

Rappelez-vous, je suis près de la sortie de la librairie, penchée sur Libérati. Le bruit enflait autour de ma lecture, je quittai les lignes dépourvues de pouls pour m’intéresser au véritable trésor de cette soirée : les autres.

Il y a là ceux qu’on peut légitimement attendre : lecteurs fervents (ou présumés, vu qu’ils tiennent serrés contre eux leur exemplaire d’Eva – une vingtaine d’euro pour une ode, c’est cher payé), clients tardifs (sortis du taf ou touristes, c’est le quartier) l’équipe Transfuge (en petit comité), quelques badauds et surtout ces âmes quêteuses d’aventures, même courtes, du moment qu’elles ont leur capacité d’ivresse.

Parmi elles, deux font figure d’attractions et le titre n’est pas pour leur déplaire, leur conversation contient assez de points Godwin pour détourner les échanges qui trompent l’ennui et D-ieu sait qu’en pareille occasion ils sont légions.

« FN » « Israel » tout y passe, la fille a le verbe sonore et le gus en costume froissé qui lui tend les perches a l’air de s’amuser. D’autres le sont moins : avec sa trottinette pendue derrière l’épaule, l’interlocuteur de la fille manque de distribuer quelques crochets. J’en ai moi-même évités quelques uns et me maintiens à distance de l’inconscient, décidément inspiré :

« Tu devrais tenter l’Actor Studios. J’ai des plans sur New-York…

– Je vais le faire. Et je ne fais pas que jouer : je chante aussi.

Et la gosse d’une vingtaine d’années perche aussitôt un octave au dessus de la petite foule engourdie.

– Tu parles L’Ivrit ? (ou Hebreu moderne, langue dans laquelle la question du jeune homme est formulée)

– Oui, un peu (en Français). Je parle l’Anglais couramment, l’Italien et le Français.

Elle dégainerait son CV si on le lui demandait. Même sans. Elle semble n’être venue que pour ça, à s’animer de tous ses artifices – cheveux longs rouges, grand manteau ouvert sur un pantalon et des chaussures fleuries. Sait-elle seulement qui est le type qui vient d’arriver ?

Simon Liberati en chair et en os, qui s’installe derrière la petite table au fond de la librairie. Sa tête me dit quelque chose, Oriane est fébrile. La fille aux cheveux rouges parle plus fort, monsieur Delamain apparaît enfin, on se salue de loin et je sens chez Vincent Jaury (fondateur et directeur de Transfuge) qui vient d’arriver un vague sentiment d’exaspération à me revoir.

La veille, la directrice artistique de son magazine -la sympathique et agitée Danielle Zetlaoui- m’avait offert un bon moment de complicité, en compagnie de son mari Jean qu’il me tarde de revoir, lui et ses indignations d’architecte désabusé de la finance, ses cheveux en bataille et son discours débordant en tout sens : on sent chez ces gens là la faculté de vivre leurs dires et dans ces mondanités où les faux culs pullulent, la qualité a de quoi être appréciée.

Mais laissons là ce couple attachant et retournons aux sujets de cette soirée : les gens.

Amusés, impatients ou en latence : ils ont tous leur raison d’être là et drôle est de les écouter :

– Je cherche un bouquin. Il se passe quelque chose ? me dit ce quadra en costume.

– Je connais pas l’auteur, j’étais là et j’ai vu que « quelqu’un » arrivait, me dit une autre.

– C’est lui ? Jamais vu. (La phrase est balancée si franchement que je perds le souvenir de son auteur)

– Libérati, ça me dit quelque chose mais moi j’ai surtout une heure à tuer. (Un quinqua déraillé)

– J’habite le quartier.( Un sexa, tout aussi intéressé)

Ils me donnent le sourire ces voisins de quelques heures, moins de vingt minutes pour certains, tous retrouvés là, dans la chaleur de cette bibliothèque sans pluie à braver dehors, indifférents au héro du jour. J’en trouve un quand même que Liberati intéresse, il dépasse la cinquantaine, les commissures de ses lèvres écument un peu quand il parle et il s’interroge sur la possibilité de filmer l’invité.

S’interroge seulement car malgré les avertissements de ses interlocuteurs il se place juste devant l’écrivain et son hôtesse, une tablette alourdie d’une pochette en guise de caméra : son amateurisme éhonté a quelque chose de tendre.

La rouge quitte l’homme à la trottinette et je me poste juste derrière l’apprenti cameraman, le souffle du garçon à la trottinette dans le cou. Je me retourne. Il me sourit.

Il se penche vers moi, ses yeux bridés ont les paupières gonflées, son haleine n’est pas désagréable –vague parfum d’herbe– et je suis d’humeur à me distraire : mon cœur souffre de ne pas avoir transpiré l’instant plus tôt dans ma lecture. J’attaque :

– Alors, tu vas te la faire ?

Il sourit en même temps qu’il répond, pas choqué pour un sou et conforme à son attitude : enjoué.

– Pas mon genre. Et toi, « mâle alpha dominant » t’es intéressé ?

Je montre mon alliance. Ses sourcils se circonflexent :

– Fidèle ?

– Et je compte bien le rester.

– Géniaaal.

Le gars a sincèrement l’air d’apprécier. Je tempère :

– C’est pas triste de féliciter un mec parce qu’il est fidèle ?

– Oui. Je sais pas. J’ai fumé de la beuh thaïlandaise en fait, et… chui plus très opé.

– Moi je suis sobre et j’ai les idées claires.

C’est vrai : cette première interaction l’anime enfin. Je ne veux pas perdre ce petit bout de fil et poursuis :

– Tu sais quoi ? J’ai envie de m’amuser.

Mon nouvel ami sourit, me bombarde de questions, j’y réponds cette fois sans facéties, car sa curiosité ne s’y prête pas vraiment. En fait je lui déballe ma situation familiale et ma banalité lui fait l’effet d’un exploit. Il pousse des cris à chaque phrase, le célibat doit lui peser lourd ou la vie de famille faire partie de ces Everest qui empêchent de seulement y songer. Il me félicite encore ­« deux enfants ! c’est formidable ! », clame « O capitaine, mon capitaine » (ça devient surréaliste) et on doit se presser un peu plus pour laisser passer le débonnaire patron des lieux : monsieur Delamain. Il installe six chaises devant la petite table où Libérati et Oriane Jeancourt Galignani (oui, tout ça) sont installés.

– Pour ceux qui veulent s’asseoir… glisse le libraire à la petite assemblée curieuse et muette comme le sont ces oiseaux sans autre inspiration que remuer la tête.

Mon pote continue ses congratulations et nous en venons naturellement aux présentations. Lui s’appelle Arthur et rebondit déjà sur mon prénom :

– David ? Tu es juif ?

– ça se voit tant que ça ?

– Non.

Il ne me rassure pas.

– ­J’adore les Juifs. J’ai fondé un Think tank avec (nom oublié). Le premier sur le thème ! j’ai travaillé avec (oublié) et (oublié). Tu connais (oublié) ? et (oublié) ?

– Elle te vient d’où cette judéophilie ? (le mot existe t-il ? Oublié!  Wordpress corrige par pédophilie…)

– Comme ça, j’adore parce que le judaïsme est à l’origine de tout. C’est la baaase, la profondeur je me dois de m’y intéresser !

Je retourne à la rouge qui pousse encore quelques octaves toute seule : dur, dur de se faire remarquer. Elle m’aura au moins inspiré l’illustration de ce billet.

Je déteste les opportunistes. Mais comme me le répétait le jour même un ami cher et que je répète tout haut :

– Ce n’est pas parce que la situation recèle des opportunités qu’elle compte des opportunistes.

Arthur lâche du lest :

– Attends : opportunité… opportunistes… je peux pas trop réfléchir : j’ai trop fumé.

Je le ramène à des rivages plus accessibles.

– Tu es venu écouter Liberati ?

– … Qui ?

– Le type devant les chaises vides, à côté de la jolie blonde guindée.

– Ah non, moi je passais. Il est connu ?

Un type derrière nous nous fait signe que non. J’éclaire mon camarade :

– Le magazine Transfuge l’a mis en couverture, j’imagine qu’il le mérite sinon je vais sacrement me faire chier.

Arthur acquiesce et quelques autres derrière lui pointent. Comme si tout le monde a conscience que la soirée est poupée. Je regarde par dessus l’épaule d’Arthur : le peu de monde confirme le risque. Hier on se marchait dessus, pas question d’installer des chaises et là, les six pauvres chaises pliantes sont toujours vides. Oriane a un petit cahier ouvert sur ses notes devant elle, Liberati empoigne sa bouteille d’eau, l’ouvre, la ferme, ses épaules remuent, mécaniques, il jette des coups d’œil rapides en direction de l’assemblée; comme le font les rapaces mais lui a l’air paumé ; nerveux et paumé. Tout l’inverse de moi pour qui ce genre de situations absurdes recèle son lot… d’opportunités.

D’observer d’abord, tout à mon aise, les héros de la scène : la rédac’ chef Oriane Jeancourt et son invité. Pas grand-chose qui passe entre eux bien que Oriane essaie d’établir le contact, la voix chaude et les yeux-bleus avenants. Elle a une jolie voix brune, Oriane. Une voix à faire de la radio, une voix plus âgée qu’elle mais faut s’y résoudre : Libérati est raide comme un piquet. Fais moi rêver Simon, le temps presse. Faites moi rêver vous autres, à attendre en demi cercle (ayé, un employé de la librairie a demandé au cameraman de se pousser) que l’élu rapporte des mots salvateurs de sa traversée car chaque écrivain le sait, écrire est une apnée. Et ici l’air souffle, souffle si fort qu’on en prend plein la gorge et les oreilles. Je veux me noyer !

Peine perdue : les chaises restent vides un long moment  et la première rangée ne se peuplent que des rebuts de cette soirée : la rouge opportuniste, Arthur et sa trottinette, et moi bien sûr, décidé à ne pas avoir laissé en vain mes deux enfants derrière moi. Leur sourire cassé quand j’ai claqué la porte… le pincement au cœur durant tout le trajet… Libérati je t’en veux comme tu peux pas l’imaginer.

Arthur me chuchote, aimerait bien parler d’autre chose mais voilà ; je veux quand même laisser sa chance à Simon. « Transfuge approved« , qu’il est.

Transfuge couverture Liberati

– Suis pas sûr de rester longtemps, me chuchote Arthur, calmé.

Faut dire que la scène ne se prête pas aux excès entre un invité incapable d’embrasser l’assistance d’un regard -un vrai- avec un peu de brillance signalant l’intérêt, même vénal c’est pas grave, mais seulement un signe, un espoir pour tous ceux qui sont là, d’être considéré. Entre Libérati donc -je sais : mes phrases sont longues- et Oriane fébrile (mais ça elle l’est toujours en interview).

L’entretien commence, dans un silence de cathédrale, le micro ne fait qu’amplifier le décalage entre une journaliste en attente et un écrivain peu disposé.

Il commence par nous lire quelques phrases, les premières (Oh non… pas encore…)  comme si cette soirée était décidée à être linéaire dans sa banalité.

Même lue par leur auteur, les mots ne me parlent pas, refusent de me toucher. Ils glissent et roulent sur moi, une vieille impression d’école me revient, quand je rêvassais au lieu d’écouter. Oui mais j’écoute là. J’ai ENVIE de comprendre, envie d’être emporté, débourser moi aussi mes dix neuf euro cinquante et pourquoi pas… me le faire dédicacer. Oh et puis non ! ça c’est au-dessus de mes forces, déjà que c’est la deuxième fois que je croise Oriane en ayant lu ses deux livres (précités), dévore ses articles depuis deux ans et j’ai toujours pas osé l’aborder; enfin, pas de la manière qu’il faudrait.

Bref, revenons à Libérati : par quel hasard ce grand type à la mâchoire proéminente au front bombé et au regard fixe peut-il prétendre au Goncourt ? Pas pour sa générosité envers ses lecteurs en tout cas car en guise d’approche il n’en aura qu’une : une bouche désabusée et un regard fixe désespéramment baissé. D-ieu qu’on s’emmerde ! Serais-je le seul à le trouver mauvais ? Arthur est déjà sur le départ, ses jambes se développent, je me risque à me retourner voir si les autres, dans ce plaisir hermétique dont je suis privé, manifestent un peu d’enthousiasme.

Que neni. C’est limite, ça baille et pas que chez les touristes qui quittent la libraire, je suis… rassuré.

Oriane enchaîne avec quelques remarques appelant développements de Simon, vaguement intéressé. Plutôt contrarié en fait, à allonger la voix pour transmettre un peu de cette intensité que je recherche, que nous sommes tous en droit d’attendre, d’espérer !

Il a la voix qui porte, Liberati. Des souvenirs pleins la tête mais aucun qui m’interpelle –les années Palace, non mais qu’est-ce que j’en ai à branler ? Y’avait donc rien de plus intéressant à l’époque qui se passait ? –  le ton est morne, la passion quand elle se manifeste, est rétive, son expression éculée d’un haussement d’épaules, dix billets que Simon s’ennuie  aussi. Même mille si vous voulez.

Du rythme bordel ! un peu de passion, de déraison de théâtre même, pourvu que ce temps passé à écouter et se taire prenne un sens.

C’en est trop, je n’ose regarder Oriane, mes yeux ont envie de la trucider. Comment l’auteure de mes deux livres de juillet (en fait quatre mais Steinbeck comme Greene sont hors saison : crédit illimité), l’auteure donc qui fait suivre à plusieurs reprises les mots « sperme » et « sueur » dans ses livres comme ses articles, peut elle se présenter aussi morne, clinique ? Au secours j’ai froid de l’intérieur, je ne sais plus ce que je fous ici.

– Mon facebook, me chuchote Arthur en me montrant l’écran de son portable

– Suis pas dessus.

C’est vrai. Un milliard d’amis, je serais de trop. A nouveau la main d’Arthur qui se tend: son adresse mail apparaît sur l’écran de son portable : lapin de luxe@gmail.com, en anglais dans le texte. Je souris.

Le lapin ne va pas tarder à filer, il me le confie et je recopie son adresse sur mon téléphone avec un « Yo » en objet. A moment pathétique, réponse inspirée. C’est le deal de cette soirée, être à la hauteur de l’ennui ambiant.

Et le sujet ? Eva. Je la connais pas, la muse de Simon qu’il nous dit ne pas être là « elle avait des soins à faire » explique t-il et je me dis que la soirée est ratée pour tout le monde.

C’est compter sans l’animation fortuite qu’offre le hasard car ça y est c’est confirmé : cette soirée littéraire est un fiasco.

– Des questions ? demande Oriane.

La petite assemblée -on doit être douze, quinze à tout casser- ne bronche pas, regarde la fille au micro ou l’évite, le plaisir comme la pertinence ont quitté la librairie Delamain à partir du moment où Simon Liberati a parlé.

Là, il dit pas grand-chose l’écrivain préféré de Transfuge –Damien n’a pas encore lu l’Eva et ça me rassure. En fait Libérati expire bruyemment par le nez, grimace : tout ça pour rien ! semble dire ses yeux d’homme de Neandertal. Attends Simon : le meilleur arrive. Car Oriane clôt d’un « bien » le silence et invite ceux qui le désirent à rencontrer l’auteur, faire dédicacer leur exemplaire.

Même désert de mouvements, personne ne remue, l’inanité du moment devient comique et je ne peux retenir un sourire. Si Libérati avait une kalach’ il nous aurait tous fusillés.

La rouge est partie depuis longtemps, elle a quitté son siège dans un mouvement superbe, visiblement contrariée. Parait qu’elle n’a pas obtenu ce qu’elle venait chercher. Arthur est définitivement évaporé, j’hésite à partir : une voix s’anime derrière mon siège et quelques personnes –j’en aurai compté trois, le caméra-fan a disparu- demandent enfin à Simon de signer.

Le hasard est taquin puisque, après le départ de l’auteur –qui semble à lui seul plomber l’ambiance– la voix, toujours la même, s’agite, s’enthousiasme et force est de le constater : m’attire.

– C’est formidable ! Vous avez vu cette couverture ? Elle est belle n’est-ce pas ?

L’homme a les yeux qui brillent, sa voix est d’une gaieté juvénile, aiguë. Sa chemise à fleurs et sa petite couette au sommet chauve de son crâne apportent enfin la vie à cette soirée.

– Vous l’avez lu, vous avez aimé ? je lui demande.

– Non, répond il, gourmand. Mais je connais Irina, c’est une amie.

– Irina ?

– La mère d’Eva Ionescu (j’ai oublié d’indexer ces mots clefs, dire que sans elles, il n’y aurait même pas eu d’Éva en livre, je ne sais pas si je dois les remercier).

L’homme n’en finit pas de s’exclamer :

– C’est une personne délicieuse… et une photographe prodigieuse ! Elle m’a offert des photos, en couleur, trois !  je le lui ai demandées. S u b l i m e s.

C’est tout juste s’il ne tape pas des mains. Mais comment a t-il fait pour subir l’heure passée ? Il est si vivant, si joyeux : vient-il d’entrer ? Malgré moi -et aussi pour me distraire- je lui confie le fond de ma pensée :

– J’en doute pas. Moi j’ai parcouru le livre… et il m’emmerde.

– Je ne l’ai pas lu, dit-il.

(Encore un, la meilleure façon de remporter un prix pour un livre semble encore de ne jamais être lu)

– Vous me direz alors : je me fie à votre appréciation.

– Oh vous savez moi je suis surtout attaché au lieu, j’adore cette librairie…

Le type est vraiment charmant, son enthousiasme communicatif et le temps reprend enfin sa pertinence : c’est lui qu’il me fallait rencontrer ce jeudi.

Alain est ancien danseur, le cabaret est son univers et si son corps massif est aujourd’hui captif d’un fauteuil roulant, sa personnalité est un rayon de soleil dans une librairie désormais seulement animée de sa nature joyeuse et coquine. Cathy, jolie quinquagénaire qui l’accompagne, ne pourrait le nier : il me la présente

– Cathy la catin. N’est-elle pas sublime ?

– Oui. Je m’en tiendrai à Cathy, je ne saurai préjuger.

– Oh, balaie la grande blonde plutôt sage et distinguée : il aime bien m’appeler comme ça. Je le laisse faire : il a un surnom pour tout le monde.

J’ai eu le mien moi aussi mais… je l’ai (oublié).

– Je suis ravi de vous connaitre Alain. Vous avez je crois, mille choses à raconter. Ça tombe bien : écrire les gens est mon métier.

– Oh, j’ai une vie sinueuse… tenez : (il me tend une carte de visite rouge, vraisemblablement remplie à la main) me flatte : je l’ai emportée pour vous.

– Honoré, je ne manquerai pas d’en faire usage (dès que je termine ce billet, je l’appelle)

Le petit groupe Transfuge nous rejoint. Vincent avait pris soin de remplir la main d’Alain d’un gobelet de champagne. J’en ai été privé : pas acheté le livre, c’est mérité.

il y a là Oriane et Vincent. Damien (Aubel) salué auparavant est là aussi. Oriane est la première à saluer Alain, qui repart dans les aiguës, guilleret et tendre : qui oserait contrarier une âme si gaie ?

– Je connais bien Irina Ionescu, c’est une artiste géniaaale.

(Je vous laisse juger 🙂

 Irinia Ionescu photo

(J’ai bien essayé de vous épargner les seins nus, les photos de petites filles…). Oriane demande :

– Vous avez fait signer votre livre ?

Il le tient dans ses mains. Je le saurai plus tard, après mon coup de téléphone à Alain en fait, celui-ci avait pris soin de glisser une photo de lui et d’Irina dedans avant de se le faire dédicacer par Libérati. Suis pas seul à jouer… Mais dans l’instant Alain déborde l’échange de son entrain, sa bonne humeur communicative :

– J’ai ma dédicace, oui. Vous savez pour moi cette période -les années soixante dix- c’était le paradis. On pouvait tout faire… Irina est une photographe extraordinaire. J’ai chez moi des photos couleurs –il y en a très peu- qu’elle m’a donné. Demain c’est son anniversaire…

– Vous allez lui offrir ce livre ? dis-je.

– Peut-être,je ne sais pas, dit Alain.

– Ça va lui plaire, plaisante Oriane (Irina Ionescu aura tenté d’en empêcher la publication l’été passé)

– Vous savez c’est une période différente d’aujourd’hui. Tout était plus libre, dit Alain, nullement coupé dans son élan. Y’avait l’ivresse, la liberté…

Je me dois d’intervenir :

– L’ivresse est toujours là, Alain. Il suffit de la débusquer.

Oriane opine. Tout le monde se salue et je sors un ticket de la poche de mon jean. Sobre, oui, mais avec un peu d’efforts, quelques jolis souvenirs.

Et si c’était dans ces hasards là, qui me font rencontrer des architectes à la retraite, des fumeurs de beuh en trottinette, des arrivistes un peu perchés et des danseurs de cabaret… loin des mondanités ronflantes, des discrétions sans mystères, des écrivains blasés, la véritable ivresse de notre époque ? Débusquer l’ébriété d’un inconnu à partir d’un échange, d’une requête. Contempler la vie des autres se faire, se défaire, se mettre en scène, jouer ?

Je retiens de mes deux premières soirées littéraires les regards sincères plus que les bons mots. Les sourires sans calculs aux visages connus. Je remercie ceux qui se prêtent à la confidence, ne se prennent pas au sérieux pour dire ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent et, au gré de mots justes, transmettent d’eux. Ces gens là existent bien plus que ceux qui travaillent à exister. Qui sait lequel a la capacité de bouleverser ma vie, la votre ? Des cheveux gris, un look pas très frais ou des phrases décousues, ces âmes en roue libre jamais ne mentent car c’est dans la subtilité de leurs mensonges que vibre la vérité.

Oui, là est bien l’intérêt de ces soirées. En l’absence d’un artiste qui en vaille la peine elles désinhibent ceux qu’on ne vient pas chercher. Ceux qu’on peut interrompre d’un geste sans corrompre leur bonne volonté, les Zetloui, les Alain et les autres. Bienveillants des différences qui rapprochent, et finalement donnent un sens à l’écrivain pour qui la meilleure façon d’écrire la vie, reste de ne jamais la refuser.

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