Bethléem : du pain derrière le mur

Lieux, Rencontres

(ou la brève excursion d’une famille juive en terre palestinienne)

Israël, janvier 2012 : même à plus de 4000 km de Paris, la saison n’est pas à la crème solaire ; ou alors si, mais il faut bien choisir sa région. Ça tombe bien, l’endroit où je suis je le connais et il est à 800 mètres d’altitude : Jérusalem. O°Celsus, un vent coupant comme du papier de verre et si la mer (morte) et sa chaleur estivale ne sont qu’à une heure de route, ici c’est un autre univers. Si la vieille ville n’a plus aucun secret sous les soleils d’été et de printemps, la grisaille et le froid cinglant sont pour moi une première. Jérusalem, ses odeurs, sa pierre caniculaire sont invariablement couronnés d’un ciel bleu sans variation. En ces premiers jours de janvier, le ciel ressemble à ça :

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Aux démarches plaintives des passants écrasés par le four céleste se substitue l’atmosphère glaciale -européenne, presque- de rues où les pas se pressent, les corps sont emmitouflés sous plusieurs couches de tissus et les cols relevés bien haut. Janvier : le seul mois vraiment adapté aux redingotes et schtreimel des Juifs hassidiques. Ces derniers, s’ils sont arrivés en hiver en Terre sainte, ont dû être bien surpris quand est venue la saison douce. Mais c’était il y a longtemps et pour le moment un nuage sans fin flotte au-dessus de la pierre miel.

Les ruelles de la vieille ville sont désertées par les gosses dont les rires résonnent toujours -ersastz de souvenirs d’été- dans les impasses il y a quelques mois à peine peuplées par leurs jeux…

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Persistance rétinienne, la silhouette d’un ado se découpe encore devant moi, un panier plein de pains ronds piqués de grains de sésame en équilibre sur sa tête :

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Les souvenirs sont chassés par le froid qui dépouille les rues de son agitation doucereuse

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La nouveauté ne se cantonne pas qu’au froid : le visage de mon hôtel change aussi.

Ci-dessous une photo glanée sur le net qui illustre bien le bleu azur en toile de fond perpétuelle au-dessus des reliefs de la ville :

Au prime abord, le Three Arches Hostel ou YMCA Hostel est un monument historique qui accroche le regard par sa magnifique architecture byzantine. Si sa terrasse ombragée aimante le passant assoiffé…

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 … elle est bien moins avenante à 0°C. Il faut alors être très curieux ou bien inspiré pour franchir l’entrée, ouvrir son sac au garde et atterrir dans le hall magnifique de l’hôtel d’un autre siècle :

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En détaillant un peu les portraits et plaques qui ornent les murs on apprend que la somptueuse bâtisse a été construite sous mandat britannique et, qu’en plus d’être un hôtel haut de gamme, l’hôtel est un monument historique. Fruit de la vision d’un américain,

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qui veut voir en ce lieu la rencontre sereine et pacifique des 3 religions. Le Three Arches Hostel, par l’inspiration de son fondateur, sa clientèle et son personnel cosmopolite est un concentré d’un Jérusalem idéal, trois fois saint.

L’hôtel abrite une piscine couverte,

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un centre de fitness, une salle de basket, un sauna… et tout ça dans une ambiance byzantine matinée de fin XIXème. A tout moment on s’attend voir surgir un personnage d’Agatha Christie.

Le personnel est majoritairement arabe avec quelques chrétiens et aussi des juifs. Attachée à cette ambiance fantasmatique ou fuyant les hôtels de luxe standards (l’hôtel le plus prestigieux, le King David, est juste en face) sa clientèle est internationale et, en général, ouverte à la conversation. J’ai en mémoire des Juifs texans répondant en tout point à l’idée qu’on peut s’en faire : chapeau de cowboy, physique imposant, grosse voix et une jovialité à toute épreuve qui donne un air enfantin à  leurs (nombreuses) exclamations.

J’ai découvert cet hôtel à la sortie de la vieille ville en 2004 et il est depuis notre adresse incontournable quand nous séjournons dans la région.

Le contraste avec la saison douce (avril, mai) ou caniculaire (juin à septembre) et l’hiver est saisissant. La pierre délaissée par le soleil s’expose, froide, difficile à surprendre. Les mêmes lieux semblent anesthésiés. Depuis cette terrasse, je me rappelle avoir vu Nicolas Sarkozy entrer dans l’hôtel d’en face. La presse israélienne ne parlait alors que de Carla Bruni… A deux mètres de moi, des soldats d’élite de sa garde rapprochée sirotaient un jus tandis que mon beau père, fan d’info continue, se délectait de l’agitation des journalistes. Ambiance jardin d’enfants bardés d’appareils photos et de micros, aux accents du monde entier ; les badauds moins nombreux qu’eux, maintenus à distance par des policiers fébriles. A la seule fortune de notre petit déjeuner nous nous sommes retrouvés aux premières loges d’une pièce jouée régulièrement, à chaque visite d’hommes d’états.

Le restaurant est fameux et le personnel charmant: des jeunes venus des 4 coins du monde. Incongrue, j’ai assisté un soir à une scène d’hystérie collective (un groupe de femmes de toutes origines hurlant alternativement sous l’œil admiratif des autres, béates, toutes en jogging) en allant chercher des affaires dans ma voiture, le parking donnant sur une salle de yoga semble t-il…

Beaucoup plus calme en hiver, je suis aimanté par les coins et recoins de l’hôtel. A la faveur de la sieste des enfants, je chine, furète et pousse, gourmand, des portes  comme l’on visite un musée vide au seul courant de ses envies. Si la fréquentation baisse en hiver je constate au fil de mes pérégrinations que la clientèle change. Les couloirs sont moins bruyants, pas d’enfants, une population différente, à mille lieues du short-bob-appareil photo du classique touriste américain. Les allées sont plus calmes, les mines affectées d’universitaires (les nôtres étaient Anglais) croisent le visage serein de trentenaires arabes israéliens. A la piscine déserte, au hammam… dans tous ces endroits souterrains je découvre les entrailles orientales de Jérusalem. Au sauna, nous sommes ainsi une demi-douzaine, l’épiderme suintante en silence, musulman, juif ou copte, rassemblant dans 9 mètres carrés plus de civilisations que sur cent kilomètres de plages bondées de la Méditerranée. L’ambiance est irréelle, captivante et… étrange.

Car des arabes israéliens au quotidien, voilà la nouveauté de mon périple. Toute une population d’ordinaire dévoyée à vendre babioles, kippas et keffieh dans les rues séculaires de la vieille ville, je la retrouve là, dans les couloirs de l’hôtel, en costume trois pièces et, la minute d’après, en simple serviette nouée autour de la taille. Cette mixité me fascine. La première victime de ma curiosité est Youmna, notre femme de chambre, sexagénaire rondelette jamais fatiguée de sourire aux enfants. Plutôt rétive au débat –elle ne pipe pas un mot d’anglais et mon arabe est aussi pauvre qu’un rebe de ghetto polonais– je me tourne vers ses plus jeunes collègues, toutes aussi souriantes mais avec qui il est toujours impossible d’échanger. Je quitte à regret leurs sourires mutins et me rabats sur Raed, notre magnanime maître d’hôtel, expert dans l’art d’éluder les questions… compliquées. Pour toutes les autres –les horaires, le temps, les points d’intérêt– c’est une mine d’or et c’est un petit miracle en soi de bénéficier de ses services exclusifs.

Raed m’écoute exposer mes difficultés à dialoguer avec le personnel arabe, réfléchit une longue minute et me présente Raed (un autre), un homme jusque là silencieux accoudé au comptoir de l’hôtel. Si la distinction entre les deux hommes vous échappe, une fois en face de vous elle est très nette : Raed le maître d’hôtel est un quarantenaire svelte et élégant, une fine moustache tracée sur un visage allongé, un accent anglais impeccable ; il vous regarde droit dans les yeux sans la moindre velléité.

Raed l’inconnu est lui de taille moyenne, un embonpoint marqué et un visage rond aux petits yeux vifs, la coupe de son pantalon et son gros pull sont tout sauf ajustés.

Le premier me propose de discuter avec le second et je deviens le troisième homme d’un scénario bien rodé. Raed II est chauffeur de taxi, arabe israélien, il me propose de passer une journée de « l’autre côté » moyennant un tarif raisonnable, une centaine d’euros.

Excité à l’idée de braver les images inquiétantes des JT, je monte trois à trois les marches menant à notre suite. Ma femme prend le bain aux enfants et je lui annonce mon projet : aller en Cisjordanie.

– T’es pas bien malade ?

Sans doute un peu et je la soupçonne de m’avoir épousé aussi pour ça. Elle promet d’y réfléchir, entame mon enthousiasme (« on serait tous les deux, pourquoi pas ? mais avec les enfants… »).

Elle n’a peut être pas tort ma dulcinée, mais sait à quel point je suis insupportable quand j’ai une idée en tête. Le soir même Raed I appelle Raed II et le rendez-vous est fixé au lendemain  – dimanche 15 heures.

Et voilà ma petite famille juive embarquée dans la Mercedes antédiluviennes de Raed, notre chauffeur pour la journée.

Aller en Palestine, nous y avons souvent songé mais ce désir les années passées était largement réprimé par les risques d’enlèvement, de violences récurrents. Mais en janvier 2012 la situation était plutôt calme… c’était le moment de franchir le cap.

Nous quittons les rues connues de Jérusalem pour celles, moins agitées, de l’est de la ville. Nous ne sommes plus qu’entourés de femmes en burqa, d’hommes étranglés par leurs keffieh et ce frisson qui chaque fois me parcourt lorsque j’emprunte la Porte de Damas devient une peur nettement identifiée. Ne fais-je pas une bêtise d’emmener ma femme, mes enfants dont le plus jeune a 1 an et demi dans cette terre brûlée par les feux des reporters ?

Je discute avec Raed.

Notre chauffeur a 36 ans, m’explique que le chemin jusque Bethléem est normalement très rapide mais la multiplication des check points allonge le trajet de 20 minutes. Notre trajet justement se passe bien, nous roulons vite. Le passage au premier check point est ahurissant : désert, une jeune soldate d’à peine 1.60 mètres lève mollement une main vers Raed qui l’a précédé d’un salut, et c’est tout. Raed m’informe que nous sommes en Palestine.

Arrivée par Beir Sahour, village qui jouxte Bethléem :

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Les maisons sont belles, les voitures récentes et sans le moindre accroc :

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Je suis effaré du luxe présent ici : grosses berlines allemandes, demeures imposantes. Nous passons devant le « plus bel hôtel » aujourd’hui abandonné.

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Raed m’explique que dans cet établissement les plus grands de ce monde ont séjourné. Je suis ébahi de voir à quel point la ville est prospère, ses habitants souriants. Ça construit beaucoup aussi, et c’est une similitude avec l’autre côté du mur : l’omniprésence des grues. Rahed m’explique que construire en Cisjordanie ne coûte rien, que l’économie se porte bien grâce au tourisme mais que la moindre tension l’empêche de travailler : il est déjà resté 4 mois chez lui par manque de clients.

Nous passons devant un camp de réfugiés,

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Je me fais répéter plusieurs fois par Raed qu’il s’agit bien de cela (le bâtiment en fond derrière les barbelés), je demande à Raed de le répéter à la caméra :

Il développe ensuite une présentation hallucinante des (bonnes) conditions de vie à l’intérieur (la bande sonore sera postée dès que possible)

J’évoque le mur, le cherche dans le paysage…

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…et finalement tombe dessus :

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« scenic view » contre matérialisation d’un apartheid : je me demande comment Raed perçoit ma curiosité. Photos sont prises, sans descendre de voiture.

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L’ambiance est lourde, on ressent tout le poids de la guerre malgré la période sans heurts. Notre chauffeur nous rassure : on ne risque rien, « tout va bien », en ce moment…

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Rahed ne me le dit pas mais je devine que les photos des jeunes sur les murs sont ceux de terroristes suicidés dans les bus, les checks points… je regarde leur visage jeune, parfois beau, souriant et je me sens mal de penser que des jeunes comme ça en arrivent là, conscient que le désespoir est largement entretenu par l’endoctrinement.

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Un jeune palestinien dont le garage est face au mur, de l’autre côté de la rue large de quelques mètres, lave sa voiture. Je braque mon objectif et il répond d’un sourire désarmant :

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Le mur est hideux, il hache l’horizon de ses stèles alignées sans lissage, dominos inamovibles. Et l’aveu tombe, surprenant : Rahed m’assure que depuis que le mur est là, il n’y a plus d’attentats. Des cars entiers déversent des flots de touristes et l’économie s’emballe. Ce paradoxe est si étrange que je creuse un peu plus. Il me dit qu’il n’a aucune envie d’aller à Gaza, que la vie en Cisjordanie est bien différente, que ses papiers israéliens le feraient lyncher s’il y aller. « Sa vie –sa femme, ses enfants, sa maison et son travail– sont en Israël, son cœur en Palestine ».

Il me parle de Ramallah, me dit que la ville est couverte de marbre blanc qu’il y a là bas plus de richesses que partout ailleurs au Moyen Orient… le souvenir  d’une balade, enfant, dans des terres reculées où des gens venaient nous conter comment les juifs mangeaient leurs enfants me revient vaguement.

Sur le chemin jusque Betlhéem, nous croisons la police locale : des palestiniens en béret tout vêtus de noirs et mon confort fragile s’effondre : qu’est-ce que je pourrais bien faire en cas de contrôle ? Seul Raed I sait qu’on est ici, mes papiers crient ma judaïté et j’aurai bien du mal à manifester l’enthousiasme des pèlerins chrétiens, stéréotype du touriste dans cette partie de Cisjordanie.

Raed se gare dans une rue en pente, nous donne une heure de ralliement, insiste pour que l’on entre dans une boutique de souvenirs. Les vendeurs nous accueillent comme il se doit –sourires, gâteaux, café… pincements de joues des enfants– et je passe 20 minutes  à regarder des croix, des chapelets et tous ses articles Made in China qui me font l’effet de serrer la main du diable. J’étouffe. Ma femme catholique aussi. On s’extraie avec deux trois babioles : beau papa qui ne nous accompagne pas cette fois -à son grand regret-  sera ravi.

Direction la Basilique de la Nativité. Les cars de touristes nous rassurent… et il y en a beaucoup ! Des centaines de cars entassées là, des milliers de touristes qui entrent, sortent, appareils photos et babioles plein les mains ; d’autres comme nous stationnent sur l’esplanade et des dizaines d’hommes nous proposent leurs services de guide. Je me laisserai bien tenter mais madame préfère que l’on poursuive seuls : elle n’est pas rassurée.

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Mon fils joue sous des portraits de Yasser Arafat…

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Complètement paumés nous prenons un guide, charmant, avec ses faux airs de…

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Bachir El Assad !

A l’intérieur ambiance folklorique, à l’instar du Saint Sépulcre le monde, que dis-je, l’univers chrétien se retrouve ici : toutes couleurs, toutes nationalités. Mon fils fait des ravages, notre guide le présente à ses collègues et nous restons un moment, ma femme et moi, le sourire pincé, à voir notre petit circoncis passer de bras en bras sous les exclamations. L’encens prend les narines, aux plafonds pendent des centaines de vases, de lustres…

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Malgré  la foule nous atteignons la salle où se trouve l’Etoile de la Nativité, grand moment…

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…pour les autres. Colosses russes et petits africains. Tout ce monde rassemblé là, et je me sens imposteur. Je suis un vrai touriste -sans affect ni attentes- au milieu des fidèles et mon fils courre partout où il ne faut pas sous le regard amusé des gardiens ; des femmes russes s’indignent que notre bout de choux de deux ans et demi déambule sur l’estrade où le temps de chacun est compté en secondes. Ambiance surréaliste… elles sont venues de loin pour jouir de l’endroit où mon fils s’ennuie !

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On sort finalement, ma femme croyante n’a pas réussi à trouver le calme pour s’élever dans ce lieu sacré, nous ne nous attardons pas dans les ruelles environnantes, filons retrouver Raed qui, comme convenu nous attend devant la boutique de souvenirs. La nuit tombe sur Bethléem, impression débile d’avoir fait quelque chose de grand… je fais durer mon excursion en terre palestinienne en sondant notre chauffeur ; notre conversation dépasse la limite des check-points et j’écoute Raed me dire à quel point il est content maintenant que les attentats ont cessé : il travaille, fait agrandir sa maison, a des projets d’avenir.

C’est à se demander s’il ne récite pas son texte, notre chauffeur, mais il a l’air sincère, clame qu’il est palestinien revendiqué mais il répète qu’il a passeport, maison et famille en Israel. Il est jovial et sympathique, nous parle de sa vie tranquillement, nous dit qu’il s’est marié l’année dernière. Son mariage a été célébré au milieu de 400 convives, il fait construire un étage supplémentaire à sa maison sur le mont des oliviers, m’annonce le coût exorbitant des permis de construire (sujet à caution, 100 000 dollars annoncés me paraissent excessifs). Les photos suivantes sont prises depuis son véhicule, une Mercedes classe E dont le kilométrage affiche 999999 km :

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C’est sur ce compteur improbable que notre journée s’arrête, nous rejoignons notre hôtel la tête plein de souvenirs et de sentiments difficiles à saisir. La paix comme partout ailleurs profite à tous, même derrière un mur, sauf aux terroristes.

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